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Dossier : Réforme de la PAC

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Orge brassicole

Le marché risque d’être durablement impacté par le manque de débouchés


TNC le 07/05/2020 à 10:02
Philippe Florentin, directeur général adjoint de Noriap, est mobilisé chaque jour aux côtés de ses équipes pour assurer la poursuite des activités du groupe. (©Renaud Wailliez)

Philippe Florentin, directeur général adjoint de Noriap, est mobilisé chaque jour aux côtés de ses équipes pour assurer la poursuite des activités du groupe. (©Renaud Wailliez)

La crise sanitaire paralyse les débouchés de l’orge brassicole. La demande a fondu et la filière est sous pression. Philippe Florentin, directeur général adjoint de Noriap, fait le point sur la situation. Si les prix payés aux producteurs ne devraient pas en subir les conséquences sur cette fin de campagne, il pourrait en être autrement pour la prochaine récolte.

Avec le confinement, la consommation de bière s’est effondrée. De nombreuses brasseries sont à l’arrêt, faute d’activité. Des millions de litres seront même détruits, a annoncé Brasseurs de France, qui estime qu’« un plan de relance fort doit accompagner la reprise » des cafés, hôtels et restaurants ainsi que du tourisme, pour sauver la filière.

La demande en orge brassicole a donc mécaniquement été largement réduite. « Le marché de la bière est en péril et aujourd’hui, valoriser les orges en brasserie est difficile », estime Philippe Florentin, directeur général adjoint de Noriap. Pour le groupe coopératif, qui doit, comme d’autres, faire face à cette situation exceptionnelle, l’orge de printemps destinée à la brasserie représente près de 3 % de la collecte, qui s’élève à près de 1 450 000 t.

Une « chance » que la crise arrive en fin de période

Les malteurs ne veulent plus d’orge et « nous recevons des demandes de résiliation ou de report des contrats. Mais, dans notre malheur, nous avons la chance d’être en fin de période, avec la majeure partie des contrats déjà exécutée. Si c’était arrivé en début de campagne, au mois d’octobre par exemple, ça aurait été bien plus compliqué. Le marché aurait certainement pris peur et les acheteurs auraient certainement cherché à résilier beaucoup plus de marchandises ».

Les demandes sont donc bien là, mais elles restent « relativement marginales », de l’ordre de 3 à 5 % des contrats. « On se met d’accord sur une partie reportée, une partie résiliée. Les acheteurs ont les mêmes fournisseurs année après année, et nous on a les mêmes clients. On trouve toujours un arrangement. »

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Les pertes économiques seront donc très limitées. Mais compte tenu de la pureté variétale qui est requise et qui implique d’isoler des cellules, « les quantités restantes dans les silos seront difficilement conservables en brassicole et une bonne partie risque d’être revendue l’année prochaine en mouture ». Effectivement, les surfaces françaises de blé sont au plus bas depuis près de deux décennies et la récolte devrait être assez maigre. Mais « tout ce qui a été semé dans des produits différents, notamment en orge de printemps, devrait à l’inverse progresser. Alors à chaque fois, un classement supplémentaire est nécessaire. On a beau avoir une grande capacité de stockage, ça dépend aussi du nombre de produits qui seront collectés. »

Augmentation des surfaces

« Face à cet effondrement du marché, le hasard veut qu’il y ait une augmentation des surfaces. Un véritable paradoxe ! » estime Philippe Florentin. « Dans les zones maritimes, les agriculteurs ont eu beaucoup de mal à semer du blé. Les producteurs de pommes de terre eux-mêmes ont eu de grandes difficultés à récolter leurs parcelles. »

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Alors les semis d’orge de printemps ont été « inversement proportionnels à la capacité que les agriculteurs ont eu à semer du blé », et les augmentations y sont « impressionnantes », atteignant jusqu’à + 300 % par endroit. À l’intérieur des terres, les conditions n’ont pas été aussi mauvaises et la hausse des surfaces y est plus limitée, de l’ordre de + 4 à 5 %.

Au global, « nous arrivons à 6 300 ha qui ont été semés, ce qui donnera 40 à 50 000 tonnes collectées, soit à une hausse de 12 % comparé à la récolte 2019. En ligne avec la tendance à la hausse au niveau national ».  

Probable baisse des prix pour la campagne 2020/21

Malgré les difficultés rencontrées, Noriap s’en sort bien : la situation est sous contrôle et les prix payés aux agriculteurs, notamment les derniers compléments de prix qui seront versés en juin, ne seront pas impactés sur la campagne en cours. En revanche, les prix sur la prochaine récolte risquent d’être en berne. Faute de débouchés, une partie de l’orge de printemps brassicole pourrait être passée en fourrager.

Dans les zones maritimes, notamment en Bretagne, la très forte hausse de production qui s’annonce sera effectivement difficilement valorisable en brasserie. « D’abord parce que les fabricants d’aliments locaux seront acheteurs de ces orges et deuxièmement par manque de débouchés brassicoles proches, la majorité des malteries se situant au nord de la France. Bien que de la bière soit produite en Bretagne, le volume reste marginal par rapport à ce qui est fait dans le Nord-Pas-de-Calais ou en Belgique. »

Par ailleurs, « plus que jamais les orges d’hiver (dont la collecte annuelle du groupe s’élève à 50 – 60 000 tonnes) auront du mal à trouver un débouché en brasserie. Le produit noble, c’est vraiment l’orge à deux rangs de printemps, pas l’orge d’hiver. » Mais « lorsque la demande mondiale est forte, ou si par exemple les pays du nord de l’Europe emblavent moins ou que les conditions climatiques sont mauvaises, il est possible de trouver un créneau pour vendre des variétés d’orge d’hiver en brasserie. » Mais ce n’est clairement pas le cas cette année et l’écart de prix avec la mouture est fortement réduit. 

Manque de débouchés, même pour la qualité fourragère

En fourrager aussi, la demande patine. « Certes, on charge des bateaux, notamment pour la Chine, mais c’est un marché qui est quand même très déprécié par rapport au blé. Autant les débouchés sont multiples pour les blés, autant pour l’orge de mouture ça se limite à l’alimentation animale. En dehors de la Chine et de l’Arabie Saoudite, il n’y a pas énormément d’acheteurs. » Si la qualité fourragère retrouve de la compétitivité en France, notamment sur le territoire breton, c’est le maïs qui reste bien plus attractif dans les formulations dans le sud et vers l’Espagne.

Actuellement, l’orge de mouture vaut près de 40 €/t de moins que du blé Euronext, et les acheteurs se font rares. Sur un prix base juillet sur une exécution octobre à décembre, l’orge d’hiver brassicole se vend seulement 6 à 7 € de plus que l’orge fourragère.

Sachant qu’il faut calibrer les orges et les trier, ce qui donne 20 – 25 % de sous-produits (grains non conformes) voire plus parfois, et ajouter les coûts de transfert d’un silo à l’autre, les dépenses grimpent vite. Alors avant de prendre le risque de sur- ou sous-protéines, le risque de germination, et que la marchandise ne soit pas contractuelle au final, « on y réfléchit à deux fois lorsque le différentiel est aussi faible ».

Même son de cloche pour l’orge de printemps brassicole. La variété Planet par exemple, n’a que 10 – 11€ d’écart avec la mouture.

Espérer que la consommation de bière reparte rapidement à la hausse

Il ne reste plus qu’à espérer que la crise de débouchés se résorbe rapidement. Mais elle sera très fortement liée à la manière dont va évoluer le Covid-19 dans le monde. « Il faudra attendre que les activités sociales, les manifestations sportives, les festivals reprennent, notamment dans les pays très peuplés comme l’Inde et la Chine, où la consommation de bière est relativement forte. Mais même si le confinement s’arrête et que l’activité redémarre, elle ne reprendra pas de suite comme avant. »

L’évolution des cours dépendra également du niveau de la prochaine récolte. Face à une moindre demande, si l’offre est limitée les prix pourraient se redresser. Mais si l’inverse se produit, les prix risquent de s’enfoncer encore plus. Les voyants sont au vert pour le moment, mais des surprises peuvent toujours arriver.

Une chose est sûre pour Philippe Florentin : « si l’économie mondiale ne repart pas d’ici quelques mois et qu’on ne trouve pas de vaccin, le marché de la bière risque d’être durablement impacté. »

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