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Dossier : Mobilisation des agriculteurs

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Colère des agriculteurs

Libre-échange : pour l'agriculture, des accords à double tranchant


AFP le 30/01/2024 à 10:Jan
Traffic jam, tractors and cars.

(©Getty Images)

Un moratoire sur les accords de libre-échange figure au premier rang des demandes des syndicats agricoles français qui y voient une concurrence déloyale, même si certains pans de l'agriculture peuvent en profiter.

Le projet d’accord avec le bloc latino-américain Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), en discussion depuis 1999, est le plus vilipendé. Mais les agriculteurs évoquent aussi l’accord avec le Canada (Ceta), entré partiellement en vigueur en 2017, celui avec la Nouvelle-Zélande, ratifié par l’Union européenne fin novembre, ou celui avec l’Australie, qui a achoppé à l’automne sur les questions agricoles.

Ces accords, affirment les syndicats agricoles, ouvrent la porte à des importations massives de produits alimentaires ne répondant pas aux mêmes normes, environnementales ou sociales, que celles imposées aux agriculteurs européens, souvent à des prix moins élevés.

La sortie de l’agriculture des accords de libre-échange est soutenue par des responsables politiques de gauche comme d’extrême-droite.

« Monnaie d’échange »

Le Premier ministre Gabriel Attal a répété l’opposition de la France à la signature d’un accord avec le Mercosur, déjà martelée avant lui par Emmanuel Macron. Insuffisant selon les syndicats, qui attendent des actes concrets. « La France ne s’implique pas pour arrêter » les négociations avec le Mercosur, regrette ainsi Véronique Marchesseau, secrétaire générale de la Confédération paysanne.

« Dans pratiquement tous les accords de libre-échange, l’agriculture est toujours la monnaie d’échange contre la vente de voitures ou d’avions Airbus », déplore-t-elle auprès de l’AFP. Selon l’accord tel que négocié en 2019, l’UE ouvrirait son marché aux produits agricoles sud-américains par le biais de quotas supplémentaires sur le bœuf, le sucre et les volailles.

L’accord avec la Nouvelle-Zélande, par exemple, va « déstabiliser le marché de l’agneau en France », alors même que les éleveurs du secteur sont déjà parmi les plus pauvres en agriculture, affirme Michèle Boudoin, présidente de la fédération nationale ovine (FNO). Il prévoit l’ajout de 38 000 tonnes de moutons aux quelque 125 000 tonnes que le pays peut déjà exporter vers l’Union européenne sans droits de douane.

« On n’est pas contre les échanges, on sait que l’Allemagne doit exporter ses voitures, que la France doit vendre son blé » et « on nous dit qu’il nous faut un allié dans le Pacifique face à la Chine et la Russie », dit Michèle Boudoin. « Mais alors il faut nous donner des aides, pour faire de l’agneau haut de gamme par exemple », ajoute-t-elle. L’accord avec la Nouvelle-Zélande est donnant-donnant : il élimine tous les droits de douanes sur les exportations européennes de viande porcine, vin et certains produits laitiers.

« Les calculs ne sont plus les mêmes »

« Si on remet en cause les accords de libre-échange, c’est tout une part de l’agriculture française aussi qu’on prive de capacité exportatrice », soulignait dimanche le ministre de l’agriculture Marc Fesneau sur X.

« Dans la plupart des cas, les accords ont été bénéfiques, y compris à l’agriculture française », y affirme-t-il, avant d’ajouter: « Ils le seront encore plus si l’on fait respecter les standards qui sont les nôtres. » Alors bénéfiques ou néfastes, les accords ? « Tout dépend du point de vue », affirme Aurélie Catallo de l’Institut du développement durable et des relations internationales.

« Certains experts vont défendre l’idée que l’accord UE-Mercosur pourrait favoriser un léger verdissement de l’agriculture à l’échelle internationale puisque le Brésil voudra s’adapter à des critères environnementaux les tirant par le haut », explique-t-elle. « D’autres, qu’ils renforcent la concurrence déloyale pour l’agriculture française ».

Il faut aussi se rappeler selon elle que les syndicats agricoles majoritaires ont longtemps donné leur blanc-seing au libre-échange. « Tant que les accords se faisaient principalement avec des pays offrant plus d’opportunités pour la France, pour exporter par exemple une production structurellement excédentaire comme le lait, c’était « vive le libéralisme agricole » ». Maintenant que les accords se nouent avec d’autres puissances agricoles, comme le Canada ou le Brésil, « les calculs ne sont plus les mêmes ».

Si la France s’oppose à l’accord avec le Mercosur, la Commission européenne et d’autres pays y sont favorables, pour des raisons économiques ou diplomatiques, remarque Gaspard Estrada, directeur de l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes (Opalc) à Sciences Po. La volonté d’afficher une forme d’union au moment où la rivalité entre Chine et États-Unis est exacerbée « apporte une coloration politique différente par rapport aux autres accords de libre-échange », souligne-t-il. À ses yeux, la finalisation d’un accord avec le Mercosur « dépend de l’importance que donnera Paris à ce dossier ».

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