Comment les produits phytosanitaires pèsent-ils sur les relations de voisinage ?


TNC le 29/04/2026 à 05:37
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En grandes cultures, la plupart des riverains rencontrés ne savaient même pas qu’il y avait des passages de pesticides, constate Mathilde Hermelin-Burnol. (© Adobe Stock_Olivier-tuffé)

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les traitements phytosanitaires ne génèrent pas de forte conflictualité avec le voisinage des agriculteurs. Néanmoins, le sujet reste source d’angoisse pour les exploitants agricoles, qui mettent en place diverses stratégies pour maintenir des relations apaisées avec les riverains.

En choisissant d’étudier les relations entre les agriculteurs et leurs voisins dans des zones proches de l’espace urbain, Mathilde Hermelin-Burnol, maître de conférences en géographie, s’attendait à « arriver sur un terrain de forte conflictualité », a-t-elle expliqué lors de son intervention aux Rencontres de droit rural, le 8 avril. « En réalité, il y avait très, très peu de conflits en termes d’engagement fort. La plupart des situations étaient des situations de tension à bas bruit », constate-t-elle.

Son travail a porté sur l’aire urbaine de Poitiers, et la Haute-Gironde, des zones où l’on constate une extension des fronts d’urbanisation et donc une augmentation des zones de contact entre champs et habitations. Les productions diffèrent entre ces deux territoires, le premier étant plutôt axé sur les grandes cultures, et le deuxième sur la vigne, ce qui entraîne un nombre de passages différent en matière de produits phytosanitaires. La chercheuse a ainsi rencontré une soixantaine de riverains et 40 agriculteurs.

Pour les agriculteurs, la peur de l’émergence du conflit

Si les témoignages ne font pas état de conflits ouverts, ils décrivent essentiellement une inquiétude et, du côté des exploitants agricoles, la peur de l’émergence du conflit de voisinage. « C’est souvent la première chose que les agriculteurs me disent en entretien », souligne Mathide Hermelin-Burnol.

Ces derniers redoutent surtout les nouveaux riverains, « souvent décrits de façon stéréotypée comme le Parisien, le Bordelais », ces gens qui viennent de l’extérieur, indique la chercheuse. Dans les faits, poursuit-elle, les contacts avec le voisinage se font de moins en moins fréquents : le métier d’agriculteur a évolué, avec des surfaces plus grandes, des tâches que l’on délègue, et la présence au champ diminue. De l’autre côté, les riverains travaillent quant à eux de plus en plus loin de leur domicile. Le peu d’occasions de se croiser engendre une méconnaissance entre les deux parties qui est source d’angoisse.

Côté riverains, l’usage des phytos n’est pas un sujet

Pourtant, « les habitants ont une très faible connaissance des pratiques agricoles et phytosanitaires », explique Mathilde Hermelin-Burnol. « Tout ce qui est lié aux phytos est sous-estimé. En grandes cultures, la plupart des riverains rencontrés ne savaient même pas qu’il y avait des passages de pesticides », indique-t-elle. Ainsi, majoritairement, « l’usage des phytosanitaires n’est pas une question ». La chercheuse évoque même « un phénomène de minoration quand on parle de risques pour la santé », les habitants valorisant au contraire la proximité des vignes et la beauté du paysage, jugée préférable à des habitations construites à côté, ou plus saine que la pollution des villes.

Seul un profil de riverain inquiet ressort : « les natifs, qui vivent là depuis 20, 30 ans, ou qui ont des liens forts avec le monde agricole », explique Mathilde Hermelin-Burnol. Mais ce sont aussi les riverains les plus empathiques avec les agriculteurs, ajoute-t-elle.

Mise à distance et actions préventives

Pour limiter les risques d’émergence de conflit, les exploitants agricoles mettent en place des ajustements au quotidien. L’évitement temporel, c’est-à-dire traiter quand les voisins ne sont pas là, constitue l’effort principal observé au cours de ce travail. Les agriculteurs choisissent par exemple de traiter la nuit.

Certains ont parfois mis en place un zonage, avant l’existence des ZNT. En grandes cultures, des prairies et jachères, parfois des haies, ont ainsi été favorisées dans les zones où les voisins sont les plus nombreux. Beaucoup plus rarement, certains ont opté pour une écologisation des pratiques, avec une conversion en bio, mais ce choix peut se révéler contre-productif pour la vigne puisqu’il entraîne une augmentation du nombre de traitements, et une perte de flexibilité quant au moment de les réaliser.

Communication et information

Néanmoins, dans un certain nombre de situations, l’évitement est impossible. Les riverains peuvent alors être avertis par SMS, une pratique qui se développe depuis cinq ans, mais aussi par Whats’App ou par du porte-à-porte. En revanche, note Mathilde Hermelin-Burnol, l’ambiguïté demeure quant aux informations délivrées. « À aucun moment, le nom des produits n’est donné. Pour une partie des agriculteurs, ces informations succinctes évitent les problèmes », indique-t-elle.

Une ambiguïté demeure également : s’agit-il de se prévenir des riverains, ou de les prévenir de l’usage des pesticides ? Pour les agriculteurs, communiquer, c’est aussi visibiliser un danger alors que les riverains ne sont pas du tout alertes sur le sujet. C’est aussi s’exposer à des questions auxquelles personne n’a la réponse, par exemple sur la protection des animaux de compagnie, développe la chercheuse.

En parallèle, ces ajustements engendrent des inégalités, car tous les agriculteurs n’ont pas la capacité de prévenir les riverains, mettre en place des zones tampons, se convertir au bio… Le parcellaire éclaté, ou un nombre de riverains importants, complexifie la tâche. Et surtout, attendre des agriculteurs ces ajustements, c’est faire porter la responsabilité de cette question sur eux seuls, prévient Mathilde Hermelin-Burnol. « On individualise la question, alors qu’on est sur des enjeux systémiques. Ce ne sont pas les agriculteurs qui ont choisi d’avoir des riverains, et tout retombe sur eux à la fin, sur la gestion de leurs propres pratiques, qui sont pourtant encadrées », conclut-elle.