Blocage d’Ormuz : quels scénarios pour l’agriculture mondiale, demain et après-demain ?
TNC le 28/04/2026 à 18:07
À des milliers de kilomètres des champs français, le blocage du détroit d'Ormuz bouleverse les marchés agricoles mondiaux. Le think tank Agriculture Stratégies publie une analyse prospective en deux scénarios sur les suites possibles du conflit au Moyen-Orient : quelles conséquences sur les prix des engrais et des grains, sur les rendements, sur la sécurité alimentaire mondiale ?
Dans une note publiée le 20 avril, le think tank Agriculture Stratégies décrypte les conséquences agricoles et alimentaires de la guerre au Moyen-Orient. Jérémy Denieulle, expert en géopolitique, et Sandrine Doppler, analyste et prospectiviste spécialisée dans les systèmes alimentaires, y développent deux grandes trajectoires – conflit maîtrisé ou escalade militaire – pour identifier « les points de bascule géoéconomiques de demain ».
Avant le conflit, 35 % des exportations d’urée, l’engrais azoté le plus utilisé sur la planète, transitaient par le détroit d’Ormuz. Or, 40 % de l’apport calorique mondial repose sur les grandes cultures de base (blé, riz, maïs), qui consomment à elles seules 45 % de l’azote utilisé dans le monde. Un blocage d’Ormuz, même partiel, « constitue donc une menace directe pour les rendements agricoles et l’équilibre alimentaire des pays les plus fragiles ».
Le choc diffère de celui causé par la guerre en Ukraine, expliquent les auteurs : en 2022, l’Ukraine et la Russie étaient deux des plus grands exportateurs mondiaux de céréales et l’impact avait été immédiat sur les prix du blé et du maïs.
Ici, ce n’est pas l’offre de nourriture qui est directement touchée, mais celle d’énergie et d’engrais. Les effets sur les prix alimentaires sont donc différés, corrélés aux cycles des cultures : « pour un agriculteur de la plaine du Gange ou du delta du Nil, une impasse de fertilisation au printemps signifierait (…) une récolte compromise, une sécurité alimentaire fragilisée et de potentiels troubles sociopolitiques, en villes comme en campagne ».
Conflit maîtrisé, corridor diplomatique, fragmentation logistique
Les deux trajectoires partent du même point de départ : le blocage d’Ormuz, le 28 février. La première repose sur l’hypothèse d’une impasse prolongée : « les hostilités militaires ne débouchent pas sur une destruction totale des infrastructures productives à terre, mais maintiennent un état d’insécurité permanente dans les eaux du Golfe ».
À court terme (1 à 2 ans), ce scénario est celui d’un enlisement dans lequel Ormuz se retrouve « sous perfusion diplomatique ». Plusieurs éléments vont dans ce sens. Du côté iranien, le régime islamique ne s’est pour l’heure pas effondré : la « défense en mosaïque » des Gardiens de la Révolution (un dispositif de commandement décentralisé conçu pour résister aux décapitations successives) parvient à maintenir le pouvoir en place et à poursuivre sa stratégie de guerre asymétrique.
Du côté américain, les escortes militaires annoncées par Trump début mars pour libérer le trafic dans le Golfe ont été jugées « trop risquées » par l’US Navy. Le président américain fait par ailleurs face à une « fracture progressive » au sein de sa base électorale Maga, fermement opposée aux opérations militaires à l’étranger, alors que les élections de mi-mandat de novembre 2026 approchent, une échéance qui pèse sur les calculs de Washington face à Téhéran.
Dans ce contexte, une solution diplomatique pourrait émerger : sur le modèle de la « Black Sea Grain Initiative » de 2022, qui avait sécurisé les exportations céréalières ukrainiennes en mer Noire malgré la guerre, un « corridor de sécurité » pourrait être mis en place sous l’égide de l’Onu et avec la médiation de pays de la région (Oman, Qatar) pour sanctuariser les flux d’engrais et de GNL.
Depuis mi-avril, une « mission Ormuz » est d’ailleurs en cours de formation pour protéger la navigation dans le détroit, à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, réunissant une quarantaine de pays. Elle demeure toutefois « très théorique » et pourrait se heurter à des « problèmes de faisabilité » notamment liés aux mines, à l’instabilité militaire et diplomatique dans la zone.
Pour l’agriculture, ce scénario se traduirait par une « inflation chronique mais gérable » : coûts de fret élevés, primes d’assurance en forte hausse, maintien de certains flux vitaux sous conditions.
À long terme (3 à 5 ans), si le conflit se maintient et que le détroit reste en partie bloqué, le risque est celui d’un « grand clivage » et d’une « mondialisation à deux vitesses ». La Chine et l’Inde, très dépendantes des flux d’énergie et d’engrais transitant par Ormuz, pourraient prendre le « relais diplomatique et sécuritaire » d’un Washington qui se désengagerait.
On pourrait alors assister à une « fragmentation logistique » entre blocs d’influence, (avec d’un côté les Occidentaux alliés des USA et de l’autre l’Asie et potentiellement d’autres pays comme ceux du Mercosur), et à de nouvelles rivalités pour le contrôle des routes commerciales, notamment entre New Delhi et Pékin.
Escalade guerrière, chocs de l’offre, flambée des prix
Le second scénario est celui de l’escalade militaire : il part de l’hypothèse que les médiations diplomatiques échouent et que le conflit s’amplifie dans le détroit, qui reste totalement bloqué à la navigation.
À court terme, ce scénario mènerait à un « chaos logistique » et à des « chocs de l’offre », aussi bien en hydrocarbures qu’en engrais et en céréales. Les pays de la région seraient les premiers touchés : les principaux exportateurs de pétrole du Golfe (Qatar, Koweït, Iran, Irak en tête) sont quasi intégralement dépendants du détroit d’Ormuz pour leurs exportations, et les « solutions de contournement restent coûteuses et imparfaites ».
Les pays de la zone sont par ailleurs très dépendants du détroit pour leurs importations alimentaires, si bien que, d’après un rapport de la FAO paru mi-mars, la consommation alimentaire de ces pays pourrait se contracter de 17 à 20 % dès 2026 si le conflit perdure.
Les conséquences dépasseraient largement la région : toujours selon la FAO, le revenu réel des producteurs de céréales pourrait chuter de près de 5 % à l’échelle mondiale, les grandes cultures, les plus dépendantes de la fertilisation azotée, subissant une compression des marges particulièrement sévère.
Les revenus de l’ensemble du secteur agroalimentaire mondial reculeraient alors de 1,9 %. Dans plusieurs régions du monde (Afrique de l’Ouest et de l’Est, Asie du Sud), ce scénario pourrait compromettre les récoltes, voire déboucher sur des crises alimentaires prolongées et des famines.
À ces chocs s’ajouterait une pression inflationniste généralisée sur les produits agricoles. La hausse durable des prix du pétrole favoriserait le recours aux biocarburants, détournant maïs et colza de l’alimentation vers l’énergie, ce qui amplifierait la flambée des prix des grains et la vulnérabilité alimentaire des pays les plus fragiles.
Les pays dépendants du Golfe pour leurs engrais devraient se tourner vers des fournisseurs alternatifs (Russie, Afrique du Nord, Nigeria, Europe de l’Est), qui pourraient eux-mêmes limiter leurs exportations pour protéger leurs marchés domestiques, déclenchant une boucle inflationniste.
À plus long terme, ce scénario mènerait à une « dislocation systémique » (« le système économique et géopolitique mondial pourrait se fracturer durablement ») et à une « écologie de guerre » : un monde où les flux d’énergies fossiles, autrefois vecteurs de paix, deviennent un enjeu central des luttes d’influence entre grandes puissances.
Sur le volet agricole, cela accélérerait la compétition pour la biomasse et la conversion de terres agricoles vers les biocarburants, tout en forçant les grands blocs économiques à relocaliser leur production d’ammoniac et à engager une transition vers une agriculture décarbonée. Une mutation lente et coûteuse, qui condamnerait les pays les plus fragiles à subir durablement des prix alimentaires élevés et une forte pression budgétaire.
Ces deux trajectoires sont « deux pôles probables d’une zone grise dans laquelle s’est installée l’économie mondiale, concluent Jérémy Denieulle et Sandrine Doppler. La réalité du conflit pourrait également se déployer dans un entre-deux : un monde où des corridors diplomatiques fragiles coexisteront avec des épisodes de ruptures brutales, de sabotages et de pression accrue sur les ressources ».
À court terme, ils recommandent de sécuriser des corridors vitaux pour les engrais et l’énergie, de soutenir les exploitations européennes si la crise menace les stratégies d’assolement et de fertilisation, d’aider en urgence les pays les plus dépendants des importations. À plus long terme, ils préconisent une réflexion approfondie sur la souveraineté européenne en matière de fertilisants pour « réduire la vulnérabilité de nos agricultures face aux chocs mondiaux ».