Pourquoi la crise du bio incite à repenser les politiques alimentaires


TNC le 18/08/2026 à 11:00
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Le secteur de l'agriculture biologique peine à retrouver les niveaux d'avant la crise. (© Adobe Stock_M.Dörr & M.Frommherz)

En crise depuis 2021, le marché de l’agriculture biologique semble renouer avec la croissance, sans pour autant atteindre les niveaux de production antérieurs. En cause : un certain décalage par rapport à l’évolution des habitudes de consommation, et des politiques publiques de soutien insuffisantes ou inadaptées.

La crise économique et l’inflation ont directement touché les produits biologiques à partir de 2021, les consommateurs se reportant vers des aliments moins chers. Depuis l’année dernière, le secteur connaît, en valeur, une reprise quasi générale, mais les volumes restent inférieurs à ceux de 2019, explique Magali Catteau, chargée d’études au Service études économiques et prospective des Chambres d’agriculture France (voir Analyse et perspectives n°2402).

Moins de producteurs et de surfaces

Si au global, les ventes de produits bio ont progressé en valeur depuis 2019, elles ont en effet diminué en volume, avec des effets négatifs sur les opérateurs et l’appareil productif. Entre 2024 et 2025, le nombre d’exploitations en agriculture biologique a diminué de 1,3 % pour atteindre 61 159 fermes, soit 788 de moins. Un repli inédit depuis le début du développement de la filière.

Ce recul s’observe également dans les surfaces cultivées en bio, qui s’établissent à 2,7 millions d’hectares en 2025, soit 5 % de moins qu’en 2022. En parallèle, les surfaces en conversion sont en retrait de — 56 % si on les compare au maximum de 2020. Selon l’Agence Bio, près de la moitié des arrêts de fermes biologiques sont des retours au conventionnel, en lien avec la contraction des débouchés et les déclassements de produits. Aujourd’hui, l’agriculture biologique représente 10 % de la surface agricole utile française, et 17 % des exploitations du pays.

Un décalage entre ambitions politiques et mise en œuvre effective

Malgré ce recul, la loi d’orientation agricole de 2025 maintient l’objectif de 21 % des surfaces en bio d’ici 2030. Pour relancer la consommation, les pouvoirs publics ont financé des campagnes de communication et, côté production, mobilisé des aides d’urgence, le crédit d’impôt bio et un soutien accru à la structuration.

En ce qui concerne la loi Egalim, l’effet escompté n’a pas été constaté. Ainsi, seuls trois départements atteignent l’objectif, fixé par le texte, de 20 % de bio dans la restauration collective.

En parallèle, les choix politiques nationaux dans la politique agricole commune apparaissent décalés. En effet, l’accent a été mis sur les aides à la conversion afin d’atteindre l’objectif de surfaces et de production, tandis que les aides au maintien ont été supprimées des aides nationales. Elles auraient pourtant pu faire preuve de pertinence dans un contexte de crise et de déconversion. « Les crédits non utilisés sont alors réaffectés à d’autres priorités agricoles, illustrant le décalage entre ambitions affichées et leur mise en œuvre effective », souligne l’économiste.

Un décalage par rapport aux nouvelles habitudes de consommation

Un autre décalage pénalise la filière biologique, celui de sa segmentation. En effet, les habitudes alimentaires et la situation économique des ménages ont évolué vers une consommation plus grande de produits transformés, faciles à préparer, pour lesquels la part du bio reste faible, tandis que les achats de produits bruts et frais reculent. Les produits bio restent également très dépendants de la consommation à domicile (90 % des ventes), alors que la part de la restauration hors domicile dans l’alimentation progresse.

La très grande segmentation de l’offre (+ 30 % de labels, scores et mentions en quelques années) ajoute également de la concurrence avec « d’autres signes de qualité qui proposent des promesses plus lisibles, pour un surcoût parfois limité » comparativement au bio, souligne Magali Catteau.

Cependant, si une autre présentation de l’offre, avec davantage de mise en avant des produits bio, pourrait favoriser les actes d’achats, elle serait malgré tout insuffisante face à la dégradation du pouvoir d’achat des Français. En 2023, 9,8 millions d’entre eux vivaient sous le seuil de pauvreté, et l’insécurité alimentaire concerne plus d’un quart de la population. Le prix de l’alimentation reste ainsi le premier frein, alors que d’autres postes de dépenses ont fortement progressé. Entre 1962 et 2023, les dépenses contraintes liées au logement sont passées de 13 % à 27 %. Dans ce contexte, « les tensions récentes sur les marchés de l’énergie liées aux sanctions visant les exportations russes de gaz et aux perturbations du trafic dans le détroit d’Ormuz rappellent que toute hausse durable des dépenses contraintes peut rapidement se traduire par des arbitrages défavorables aux produits alimentaires », souligne Magali Catteau.

Réfléchir à l’accessibilité des produits

Malgré ces évolutions, aucun réel débat n’a été ouvert sur la question de l’accessibilité des produits, pourtant considérés comme plus sains et plus durables, ce qui fragilise aussi l’amont de la filière. Si, en parallèle, la moindre dépendance du bio aux intrants de synthèse constitue aujourd’hui un atout supplémentaire pour ce mode de production, « la visibilité à plus long terme demeure limitée », indique l’économiste, car la guerre en Ukraine et ses conséquences directes sur le secteur agricole a ébranlé les objectifs de transition écologique.

Le contexte économique et géopolitique ne doit en outre pas occulter les limites du modèle actuel, fondé sur une croissance supposée continue de la demande, conclut Magali Catteau, qui met en avant « la nécessité de repenser plus globalement les politiques alimentaires, afin de mieux articuler production, accessibilité et débouchés ».