Élevage bovin : anticiper la double contrainte climatique et énergétique


TNC le 03/08/2026 à 05:40
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Pour le Shift Project, un point d'équilibre est à trouver entre préservation des prairies et pilotage de la décapitalisation. (© S. Leitenberger AdobeStock)

Le changement climatique ne sera pas le seul défi de l’élevage bovin. À horizon 2050, les éleveurs devront aussi composer avec une énergie plus rare et plus coûteuse. Un constat dressé par Laure Le Quere, experte en agroécologie et climat au Shift Project, à l’occasion des 50 ans de la Ferme expérimentale des Bordes.

« Le changement climatique va s’imposer comme une double contrainte aux éleveurs », lance Laure Le Quere, experte en agroécologie et climat pour le Shift Project à l’occasion des 50 ans de la Ferme expérimentale des Bordes. D’un côté, il invite à réduire les émissions de gaz à effet de serre si l’on souhaite maîtriser son intensité. De l’autre, il contraint l’approvisionnement en énergie fossile. Et la France sera particulièrement exposée à cette réalité.

« L’Union européenne dépend aujourd’hui à 98 % de 16 fournisseurs d’énergie fossile » poursuit Laure Le Quere. Ces 16 fournisseurs devraient atteindre leur pic de production prochainement. « Une contraction de l’offre, de l’ordre de 10 à 20 % dès la prochaine décennie, devrait se présenter. C’est particulièrement important pour l’Europe, car elle dépend quasi exclusivement de ces importations d’énergie fossile. » Pour l’experte, les pays n’ayant pas de réserve sous leur sol seront les premiers impactés.

Un tracteur de 80 CV dégage autant de puissance que 600 paires de jambes

L’agriculture est particulièrement exposée. « Si l’on regarde les systèmes agricoles sous l’angle énergétique, on se rend compte qu’on a eu une véritable substitution des énergies animales et humaines par des énergies fossiles. » Pour l’illustrer, le Shift Project aime à présenter quelques exemples : un tracteur de 80 CV dégage autant de puissance que 600 paires de jambes. La création du « cheval-vapeur » montre bien ce mécanisme de substitution. Il permet de comparer la puissance des moteurs à celle des chevaux qu’ils étaient destinés à remplacer.

Les tracteurs sont loin d’être les seuls consommateurs d’énergies fossiles. « On arrive à un phénomène de dépendance extrême, que ce soit en termes d’énergies directes et d’énergie indirecte, utilisée pour la production d’engrais azotés et l’alimentation animale. » À titre d’exemple, pour produire l’énergie nécessaire à la production d’une unité d’azote, il faudrait pédaler sur un vélo sans s’arrêter pendant quatre jours. « S’il faut 200 unités, je vous laisse imaginer le temps qu’il faudrait pédaler ! C’est ce qui explique qu’aujourd’hui, on a du mal à se passer des énergies fossiles. »

Energie investie par source et production nette (© The Shift Project)

La hausse du prix de l’énergie aura un impact certain sur le coût des productions animales. « Produire un joule issu d’une vache laitière ou allaitante nécessite jusqu’à douze fois plus d’énergie que produire un joule de céréales », explique Laure Le Quere. Car la production bovine n’est jamais qu’un convertisseur d’énergie peu efficace. 75 % de l’énergie mobilisée pour la production en élevage bovin est liée à l’alimentation animale. « Toute la filière est aujourd’hui construite autour d’une forte dépendance aux énergies fossiles. La question n’est donc pas seulement de réduire les émissions, mais aussi d’anticiper un contexte où l’énergie sera potentiellement plus rare et plus coûteuse. »

S’adapter à des « événements extrêmes »

En parallèle, les prochaines décennies vont demander de l’inventivité. « Il va falloir s’adapter à de nouvelles températures, avec des événements extrêmes à horizon 2050 », poursuit Laure Le Quere. Tout en sachant qu’en France, « on a la particularité d’avoir un réchauffement plus fort que le réchauffement mondial d’environ un degré à la fin du siècle, avec en plus un emballement de ce réchauffement sur la seconde moitié du siècle ».

Réduire les émissions de gaz à effet de serre apparaît alors essentiel si l’on veut limiter les conséquences du changement climatique. « + 4 °C en France à horizon 2100, c’est déjà quelque chose de très difficile, avec de la mortalité pour les arbres, et je ne parle même pas des cultures et des animaux ».

Profiter des prairies pour capter du carbone

L’élevage représente environ 60 % des émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture du fait des émissions de méthane entérique. Le méthane a la particularité d’avoir une courte durée de vie dans l’atmosphère : « environ 12 ans, contre 100 pour le CO2 », décrypte Laure Le Quere. Mais il a un pouvoir de réchauffement particulièrement élevé. « Il est 80 % plus élevé que celui du CO2 sur une période de 20 ans ». En d’autres termes, la réduction des émissions de méthane est une solution à court terme pour limiter le réchauffement climatique.

Les émissions de méthane de la ferme France sont d’ailleurs en décroissance, du fait de la décapitalisation bovine. Mais cette baisse est davantage « subie » que pilotée, estime l’experte avant de souligner les « reports sur l’importation ».

Plutôt que la décapitalisation actuelle, le shift project projette une baisse moindre des effectifs bovins, associés à une mise en avant des pratiques herbagères. Une manière de capter le carbone, et de limiter la concurrence alimentaire avec les monogastriques. « Nous avons perdu 2 millions d’ha de surface en prairie permanente depuis 1950 », alerte Laure Le Quere. « On a coutume de dire que 25 % à 30 % des émissions de l’élevage peuvent être compensées par les surfaces fourragères, et cela peut aller bien au-delà dans des systèmes très herbagers. »