Marché de la viande bovine : le Mercosur s’impose et la Chine change les règles
TNC le 18/06/2026 à 05:41
Le Mercosur confirme sa domination sur le marché mondial de la viande bovine, portée par un Brésil au sommet de sa puissance exportatrice. La Chine, saturée de viande importée, a décidé de réguler ses achats par un système de quotas, ce qui pourrait rebattre les cartes des flux mondiaux.
En matière de commerce mondial de viande bovine, « le Mercosur est toujours aussi puissant face à la Chine saturée », ont expliqué les agroéconomistes Caroline Monniot et Ilona Blanquet lors d’une matinée organisée le 12 juin par l’Idele autour des marchés mondiaux de la viande.
Après une progression à long terme d’environ 1 % par an, le cheptel mondial de bovins et buffles s’est stabilisé en 2024 et 2025. « Il y a de grandes zones du globe où il marque le pas ou est en baisse, comme le Brésil, l’Argentine, la Chine, mais aussi les États-Unis et l’Union européenne », note Caroline Monniot.
Cette stabilisation n’a pas freiné la production mondiale de viande bovine, qui a continué de progresser à un rythme de 1,2 à 1,3 % par an, grâce aux gains de productivité. En 2025, la croissance a été tirée par le Brésil, la Chine, l’Inde et l’Australie, tandis que l’Amérique du Nord et l’Europe enregistraient des baisses de production. Au total, le Mercosur a affiché une hausse de production 766 000 tonnes-équivalent-carcasse (téc) sur un an.
Côté échanges, les flux mondiaux ont progressé d’une année sur l’autre et la prédominance du Mercosur est flagrante. Ses exportations se sont intensifiées en 2025, dominant les flux vers l’Asie – surtout vers la Chine –, mais aussi vers les États-Unis et l’Union européenne. L’Australie a aussi accru ses envois, notamment vers une Amérique du Nord déficitaire et vers l’Asie.
Forte de sa position stratégique de « fournisseur de viande low-cost pour le Moyen-Orient, l’Asie sud-est et un peu l’Afrique subsaharienne », l’Inde a également vu ses exports augmenter.
Quant aux importateurs, les achats ont progressé depuis la Chine ainsi que dans d’autres pays d’Asie (Malaisie, Philippines, Vietnam, Indonésie). Les États-Unis et l’UE ont aussi accru leurs importations : « La production était en si forte baisse qu’il a fallu acheter à l’extérieur. »
« Le Brésil enfonce le clou », le Mercosur perce en Europe
Au sein du Mercosur, le Brésil a « vraiment enfoncé le clou au niveau de sa prédominance sur les marchés en 2025 », selon Ilona Blanquet. Depuis 2023, la zone est entrée dans un cycle de décapitalisation prononcé : le cheptel du Mercosur totalisait 253 millions de bovins en 2025, en recul de 4 % sur un an et de 7 % sur deux ans. Ces abattages massifs ont alimenté la hausse de la production de viande, surtout au Brésil.
La production cumulée des quatre pays de l’alliance a bondi de 16 % en 2024 puis de 5 % en 2025, pour atteindre 15,5 millions de téc abattues. En 2026, la tendance semble s’essouffler : les prévisions tablent sur une réduction des abattages de 2 %, le temps de reconstituer les troupeaux.
Le modèle de production brésilien évolue. Si le naissage et la repousse des broutards se font à l’herbe, la part de la finition en feedlots progresse, représentant désormais 20 à 25 % de la production nationale, avec 8,5 millions de têtes concernées au 30 juin 2025 (+ 8 % sur un an, + 73 % sur huit ans), concentrées dans moins de 2 000 établissements. Les objectifs affichés : accélérer l’engraissement, réduire l’empreinte carbone au kilo produit, et avoir des animaux mieux finis pour des marchés exigeants comme les États-Unis et l’UE.
Les résultats du pays à l’export atteignent des sommets : 4,14 Mtéc exportés en 2025, soit + 21 % en un an, avec un rythme encore accéléré sur les premiers mois de 2026. La Chine reste de loin le premier client, avec 2,2 M téc absorbés en 2025 (+ 24 %), un record absolu.
Suivent les États-Unis (350 000 téc, + 18 %), le Moyen-Orient (308 000 téc, — 30 %), les autres pays d’Amérique du Sud (272 000 téc, + 35 %), l’Amérique du Nord hors États-Unis (171 000 téc, x 2,5) et l’UE (154 000 téc, + 64 %). Les exportations de bovins vivants ont aussi progressé, à 1,05 million de têtes (+ 5 %), le Maroc s’imposant comme acheteur notable avec 180 000 têtes (x 4,3).
Pour l’Argentine, autre acteur majeur, plusieurs années de sécheresse ont accentué la décapitalisation et pesé sur la production (- 2 % en 2025) comme sur les exportations (- 8 %), la Chine se détournant d’une origine devenue plus chère au profit du Brésil. Buenos Aires a su compenser en partie en se repositionnant sur des marchés à forte valeur ajoutée : UE (+ 14 %) et États-Unis.
L’Uruguay a bénéficié de meilleures conditions climatiques qui ont boosté sa production de + 6 % et ses exportations de + 10 %, avec des hausses marquées vers l’Amérique du Nord (+ 22 %) et l’UE (+ 45 %). Les deux pays « rediversifient leurs exports et sont un peu moins dépendants de la Chine », résume Ilona Blanquet.
Ces mouvements se lisent dans les statistiques d’importation européenne. En 2025, l’UE a accru ses importations de viande bovine de 19 % toutes origines confondues (268 000 téc), et de 30 % depuis le seul Mercosur, qui représente désormais 61 % des importations européennes de viande bovine.
Ce sont les Pays-Bas, l’Allemagne et l’Italie qui concentrent l’essentiel de ces flux. La France reste un marché marginal pour la viande du Mercosur, avec seulement quelques milliers de téc importées du Brésil.
Des perspectives très incertaines sur la demande
Pour 2026, la production mondiale de viande bovine devrait reculer d’environ 1 %, la majorité des grands pays producteurs étant attendue en baisse, à l’exception du Canada et du Mexique. « On va avoir une légère diminution alors qu’on est sur un trend long terme de hausse, donc une contraction du marché », résume Caroline Monniot.
Côté demande, les incertitudes sont nombreuses. L’inflation, qui touche tous les pays et les consommateurs, pèse sur les pouvoirs d’achat et pourrait freiner les achats de viande. « Les États-Unis vont rester aux achats », nuance l’économiste : malgré une flambée des prix sans précédent sur le marché intérieur en 2025, la consommation de bœuf est restée orientée à la hausse et l’USDA anticipe une nouvelle progression en 2026.
Reste la question des droits de douane de l’administration Trump. La Cour suprême des États-Unis les a invalidés et a contraint le gouvernement à rembourser une partie des droits perçus aux importateurs, mais Donald Trump cherche par tous les moyens à maintenir des barrières tarifaires. Dans ce contexte, l’impact réel sur les flux d’importation de viande bovine aux États-Unis reste difficile à anticiper.
Quant à l’Europe, dans un marché déjà largement ouvert aux viandes sud-américaines et structurellement déficitaire en production, l’accord commercial avec le Mercosur devrait amplifier des flux qui progressent déjà vivement. Sur les deux premiers mois de 2026, les importations européennes de viande brésilienne ont ainsi bondi de 65 %. À noter que l’UE a entretemps interdit les importations de viande brésilienne pour cause d’usage abusif d’antibiotiques et que le Brésil a indiqué qu’il « prendra rapidement toutes les mesures nécessaires (pour que l’UE) revienne sur cette décision ».
L’autre grande inconnue reste la Chine. En 2025, les importations chinoises avaient encore progressé de 8 % pour atteindre un record historique à 3,8 millions de téc, le Brésil représentant 58 % du total. Mais cet afflux a déstabilisé le marché local : les cours des bovins à l’entrée des abattoirs ont chuté de 30 % en trois ans, mettant en difficulté toute la filière bovine chinoise.
Face à cette situation, Pékin a mis en place au 1er janvier 2026 un système de quotas d’importation avant surtaxe. Tant qu’un pays reste dans son quota, les droits de douane habituels de 12 % s’appliquent et au-delà, une surtaxe de 55 % est déclenchée.
Le Brésil se voit allouer 1 106 000 tonnes, contre 1 650 000 tonnes exportées sur la période de référence, soit une réduction potentielle d’un tiers. L’Australie est dans une situation similaire tandis que l’Argentine, l’Uruguay et la Nouvelle-Zélande ont encore des marges de progression.
Sur les trois premiers mois de 2026, les importations chinoises ont d’ores et déjà stagné, même si « le Brésil continue de pousser ses envois » (+ 16 %).
La question centrale est désormais celle de la réorientation des flux brésiliens : « une fois que le Brésil aura rempli son quota, va-t-il réorienter sa viande vers d’autres marchés, ou le différentiel de prix sera-t-il suffisant pour continuer à entrer en Chine avec cette surtaxe de 55 % ? Il y aura peut-être un jeu de dominos qui fera que tout s’équilibrera », avance Caroline Monniot.