« Chaque été, on retire le bardage de la stabulation pour éviter le stress thermique »
TNC le 29/05/2026 à 05:25
Mi-décembre, la Ferme de la Défière rassemblait des experts de l’Institut de l’élevage, du Cniel et des Chambres d’agriculture pour parler stress thermique. Car même dans le Nord, l’été, il fait chaud ! Et pour s’adapter, les éleveurs sont contraints à des pratiques plus ou moins commodes : chaque printemps, Marc, Alice et Quentin retirent le bardage de leur stabulation pour améliorer le confort des vaches laitières.
Après son installation en 2000, Marc Rouzé a tout remis à neuf sur la ferme familiale du Nord de la France. Agrandissement, bardages en claire-voie, robotisation… Au fil des ans, de nombreux modules sont venus se greffer autour du bâtiment d’élevage. Et la production laitière a gonflé pour atteindre le million de litres livré avec une centaine de Prim’Holsteins.
C’est désormais à sa fille Alice, et son compagnon Quentin, de prendre la relève. Pas question de tout chambouler : « l’essentiel est là », sourit Alice. Mais certaines installations apparaissent déjà obsolètes.
Adapter la stabulation au changement climatique est devenu une nécessité. Dans le Nord aussi, parfois, il fait chaud l’été ! Et les stabulations sont rarement conçues pour l’affronter. « Nous sommes dans une région où le foncier est limitant. Beaucoup d’exploitations sont passées de 40 à 100 vaches laitières en accolant des bâtiments les uns aux autres. Ça n’est pas forcément optimal pour le renouvellement de l’air », note Thomas Dubus, conseiller bâtiment d’élevage à la Chambre d’agriculture des Hauts-de-France. Et les vaches d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier : « elles ont souvent gagné en gabarit, produisent plus de lait… et plus de chaleur ».
Le métabolisme d’une vache dégage environ 1500 watts de chaleur par heure. Multiplié par le nombre de têtes, cela représente une quantité d’énergie considérable à évacuer en période estivale.
Marc l’admet sans peine : « l’été, on voit souvent les vaches se rassembler dans un coin du bâtiment pour lutter contre le chaud. Ce sont des phénomènes que l’on n’observait pas auparavant ».
On démonte le bardage au printemps
Si bien que les éleveurs ont opté pour une solution étonnante. Chaque printemps, ils démontent le bardage en claire-voie de la stabulation. « On met une nacelle sur le télesco, et on retire le bardage sur les pans principaux », résume l’éleveur. Compter deux jours pour effectuer l’opération. « Ça demande un peu de temps, mais cela permet d’avoir une ambiance totalement différente dans le bâtiment », relève sa fille.
Mais même en retirant le bardage, l’organisation des bâtiments contraint les flux d’air. « Il y a une partie de la stabulation qui est accolée au bâtiment des veaux. À cet endroit, on ne peut pas faire grand-chose », regrette son père.
C’est ainsi que des ventilateurs ont été installés. « Le décalage de toitures entre les deux bâtiments permet l’installation de ventilateurs », remarque Bertrand Fagoo, chef de projet bâtiment à l’Institut de l’élevage. Car le tout n’est pas d’acheter la machine, encore faut-il qu’elle fasse de l’effet. Et malheureusement, « il y a beaucoup de ventilateurs qui ne font que brasser de l’air », regrette le conseiller. Répartition dans le bâtiment, inclinaison, vitesse du flux… « Il faut que le ventilateur apporte de l’air non vicié, et le plaque sur le flanc des animaux. On voit encore trop d’installations qui génèrent des mouvements d’air juste au-dessus des vaches… Mais pas sur elles ». La vitesse d’air doit également être suffisante. C’est elle qui permet d’évacuer la chaleur.
Sur la Ferme de la Défière, on compte un ventilateur à flux horizontal incliné tous les 6 m. « Ils apportent du frais l’été, et s’allument parfois en hiver pour assécher la stabulation ». Mais pour Bertrand Fagoo, les ventilateurs restent une solution à adopter en dernier recours. « L’idéal est d’apporter de la ventilation naturelle ». D’autant que faire tourner des machines a un coût. Compter entre 150 et 300 € d’électricité par an et par ventilateur selon la région.
Un filet brise-vent bientôt installé
D’ici peu, un filet brise-vent remplacera le bardage fixe en claire-voie. Une manière pour les éleveurs de ne plus avoir à démonter, puis remonter le bâtiment à intervalle régulier ! « C’est un investissement », constate Marc Rouzé. Compter autour de 36 000 € pour installer deux filets sur la ferme. « Le filet principal couvrira 10 travées de 60 m, et fera 2,5 m de hauteur. Cela représente un investissement d’environ 20 000 € », calcule Bertrand Fagoo. En bref, viser entre 120 et 140 €/m² de filet.
Avec ce système, les éleveurs espèrent limiter la baisse de production en période de canicule. « C’est assez difficile à estimer, mais en l’état, on voit que l’on fait plus de lait l’hiver que l’été », regrette Alice. D’après l’institut de l’élevage, les vaches perdent 1 à 1,5 l de lait par jour en moyenne durant les périodes de stress thermique, sans parler de l’impact sur la fertilité.
Et quitte à faire des travaux… Autant voir grand ! Les jeunes entendent bien profiter d’une rallonge de collecte proposée par Lactalis pour talonner le 1,5 million de litres de lait avec l’installation de Quentin sur la ferme. En passant en système logette, le bâtiment pourra abriter 140 vaches laitières.
40 000 fermes à adapter au changement climatique
Si ces solutions fonctionnent sur la Ferme de la Défière, elles ne constituent pas une recette miracle. « Il faut faire au cas par cas », concède Bertrand Fagoo. Douchage, isolation des plafonds… Les options ne manquent pas pour adapter les bâtiments, et certaines configurations sont plus faciles que d’autres. « En montagne, quand on voit des bâtiments avec le bloc traite d’un côté et le séchage en grange de l’autre, c’est assez difficile d’ouvrir ! »
Le chantier est vaste. En 2015, le Cniel a initié un travail sur l’adaptation des bâtiments d’élevage au changement climatique. « Il y a 40 000 exploitations laitières en France, cela fait presque 40 000 bâtiments à adapter », relève le conseiller. Mais le plus rassurant est certainement de voir que des solutions techniques existent. L’interprofession, appuyée par le Cniel, a fourni beaucoup de documentation sur l’adaptation des bâtiments d’élevage en dix ans, et « des voyages d’étude en Israël ont montré qu’il était possible d’avoir des vaches à 50°C en Israël dans la vallée du Jourdain », se remémore Bertrand Fagoo. Sans en arriver à ces extrêmes, « les bâtiments italiens ou espagnols montrent qu’il est possible d’apporter des améliorations aux bâtiments français ».
L’essentiel est surtout d’avoir en tête cette composante à l’occasion d’investissements. « On ne peut pas aujourd’hui investir un million d’euros — voire parfois plus — dans un bâtiment vaches laitières sans se demander si ce qu’on fait est adapté au changement climatique », insiste Thomas Dubus.