Sortir de la dépendance aux engrais, un choix nécessairement politique
TNC le 26/06/2026 à 17:30
La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont, une nouvelle fois, mis en lumière la dépendance européenne aux engrais de synthèse importés. Or, la flambée des cours ne peut pas être compensée par les prix des céréales, dans un contexte de trésoreries déjà tendues. Sortir de cette dépendance s’avère aujourd’hui indispensable si l’on veut assurer une production céréalière européenne, et française.
Le blocage du détroit d’Ormuz, où circulent 30 % des engrais et un cinquième des échanges de gaz naturel liquéfié (nécessaire à la production d’engrais azotés), a entraîné une hausse brutale du prix des engrais de synthèse.
Or « chaque année, l’Union européenne (UE) consomme environ 10 millions de tonnes d’engrais azotés de synthèse, dont près de la moitié est directement importée », rappelle Elsa Régnier, chercheuse à l’Iddri (Institut du développement durable et des relations internationales), dans une analyse publiée début juin. En tant que premier importateur d’engrais azotés de l’Union européenne, la France est d’autant plus impactée par la situation.
Et les céréaliers sont en première ligne face à la flambée des cours. En effet, les achats d’engrais représentent en moyenne 16 % de leurs charges d’exploitation. Lorsque des augmentations brutales interviennent, elles ne peuvent pas être répercutées sur les prix des céréales. Ainsi, la marge des céréaliers pourrait être, à cause des engrais, divisée par deux en 2026.
En outre, cette situation fait suite à plusieurs années déjà difficiles pour les céréaliers français qui ont notamment encaissé la moisson historiquement faible de 2024. Après la guerre en Ukraine, également à l’origine d’une flambée des prix des engrais en 2022, le contexte géopolitique nous montre une nouvelle fois que « la dépendance des agriculteurs aux importations d’engrais azotés de synthèse est un facteur majeur de vulnérabilité », souligne Elsa Régnier.
Trois axes pour plus d’indépendance
Comment, alors, sortir de cette situation ? Le premier levier est celui de la sobriété, c’est-à-dire de la diminution des usages. Un choix qui s’impose aussi en raison de l’impact négatif des engrais de synthèse sur l’environnement et le climat.
La problématique est alors de maintenir un niveau de rendement suffisant pour assurer la rentabilité et la viabilité de l’exploitation. Il s’agit ainsi d’optimiser les doses voire d’accepter « une réduction de la fertilisation, dans une logique non pas de recherche du rendement maximal, mais d’équilibre économique entre une baisse de production et une diminution des charges d’engrais », explique Elsa Régnier.
La modification des pratiques agronomiques constitue un deuxième levier qui passe par la mobilisation d’autres sources d’azote, principalement en intégrant des plantes fixatrices d’azote dans les rotations, comme les légumineuses.
Enfin, la dernière piste est celle du développement de nouvelles formes de fertilisation : ammoniac produit à base d’hydrogène vert, engrais organiques issus de la transformation d’effluents d’élevage, la valorisation d’excreta humains ou des boues d’épuration. « Toutefois, ces technologies ont des stades de développement inégaux et souffrent d’un déficit d’attractivité, notamment économique, par rapport aux engrais chimiques », rappelle la chercheuse.
Un soutien public indispensable
C’est pourquoi l’action publique sera nécessaire si l’on veut réellement sortir de cette dépendance. Les leviers évoqués, structurels et coûteux, ne pourront pas être mis en place par les agriculteurs seuls, surtout dans un contexte de fragilité économique d’un certain nombre d’exploitations agricoles.
À ce jour, deux textes pourraient faire évoluer ce sujet, explique Elsa Régnier. Premièrement, la future Politique agricole commune qui, pour le moment, « mentionne l’importance de renforcer la résilience des agriculteurs, sans traiter spécifiquement des dépendances stratégiques du secteur qui, outre les engrais azotés développés ici, concernent également d’autres intrants (par exemple, le soja pour l’alimentation animale), ni proposer de solutions concrètes pour accompagner les agriculteurs dans cette voie ».
En parallèle, la Commission européenne a présenté en mai un « plan Engrais » destiné spécifiquement à diminuer cette vulnérabilité aux engrais importés et à la volatilité de leurs prix. « Cette communication offre une boîte à outils aux États membres, faisant pour partie écho aux trois leviers susmentionnés, mais les mesures proposées ne sont pas obligatoires et ne bénéficient pas d’un budget propre. De plus, elles se concentrent principalement sur le maillon des fermes, sans prendre en compte l’ensemble des acteurs impliqués dans ces transformations, si bien qu’elles apparaissent comme insuffisantes au vu des transformations systémiques requises », souligne la chercheuse, qui précise néanmoins que les deux textes sont actuellement toujours en cours d’élaboration.