Betteraves sucrières

Avec l’ultime récolte de betteraves, la fin d’une identité auvergnate


AFP le 30/11/2019 à 18:28
La fermeture de la sucrerie de Bourdon va impacter 350 emplois directs ou indirects (©Pixabay) 

La fermeture de la sucrerie de Bourdon va impacter 350 emplois directs ou indirects (©Pixabay) 

Près de 90 emplois supprimés : derrière ce chiffre, bien plus que la fermeture d'une usine. L'arrêt de la sucrerie Bourdon en Auvergne, la plus ancienne de France, signe la fin d'une partie de l'identité auvergnate.

« Un vrai temps de betteraves ! » : Éric Alexandre admire – avec déjà une pointe de nostalgie – sa gigantesque arracheuse progresser dans un champ à Pont-du-Château (Puy-de-Dôme), déterrant les betteraves à sucre en laissant de larges sillons derrière elle.

Au loin, la silhouette familière des cheminées de la sucrerie qui crachent leurs dernières fumées.

« Tout de suite, c’est l’euphorie mais quand on aura rentré nos machines au hangar pour la dernière fois, ce sera un gros pincement au cœur, le contre-coup va être terrible », prédit le chef d’entreprise, lui-même planteur, qui loue ses arracheuses de betteraves aux agriculteurs.

Chaque automne, le ballet de ces mastodontes anime la plaine de la Limagne, dans le Puy-de-Dôme et l’Allier. Mais cette année, la campagne a un goût amer. Face aux cours déprimés du sucre, le groupe Cristal Union a annoncé la fermeture de deux sucreries, dont celle de Bourdon près d’Aulnat (Puy-de-Dôme), la seule au sud de la Loire, la betterave étant traditionnellement cultivée dans le nord du pays.

Environ 50 % de sa production – 60 000 tonnes par an – était consommée dans le grand sud-est de la France, mais elle approvisionne aussi une partie de l’Espagne et de l’Italie.

Fondée en 1835, à une époque où la culture de la betterave à sucre était fortement encouragée, la sucrerie est alimentée par près de 400 planteurs, répartis sur 4 700 ha. La majorité d’entre eux a assigné Cristal Union en justice. Sollicitée par l’AFP, la direction n’a pas répondu.

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Bouleversements

L’ultime récolte – dégradée par la sécheresse – s’achèvera le 10 décembre : un bouleversement pour toute la région. Social d’abord, car l’usine emploie près de 90 salariés. « Les gens font leur travail mais n’ont pas le moral. Le stade de la colère est passé, ils commencent à vouloir tourner la page. Ce n’est pas facile, il y a beaucoup d’arrêts maladie depuis quatre mois », explique Sébastien Raynaud, délégué syndical CGT.

Les mesures d’accompagnement proposées dans le cadre du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) ont été validées mercredi. Les premières lettres de licenciement devraient arriver en début d’année.

Bouleversement économique aussi.

« Beaucoup d’autres vont se retrouver sur le carreau », redoute Didier Laville, le maire d’Aulnat pour qui cette fermeture « est un crève-cœur après 37 ans de mandat ». Car « c’est toute une filière agricole, technologique, industrielle qui disparaît avec une foultitude de métiers : du chauffeur à l’arracheur, du chaudronnier au planteur », sans compter la restauration, les entreprises de maintenance et les saisonniers, détaille l’élu.

« Par quoi la remplacer ? »

Au total, environ 350 emplois directs ou indirects sont rattachés à la sucrerie, estime Pierre Pelloux, directeur de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB) de Limagne.

« C’est un pan entier d’une économie qui disparaît » : comme les autres prestataires de la région, Éric Alexandre s’inquiète pour ses deux permanents.

Et craint que ses quatre machines « à 500 000 euros l’une » ne soient « invendables », alors que la betterave représente 70 % de son chiffre d’affaires.

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Bouleversement agronomique également.

La betterave, production à forte valeur ajoutée, « convenait très bien à la région, notamment pour la rotation des cultures », selon M. Alexandre. « Par quoi la remplacer ? La luzerne ? Le lin ? Les haricots secs ? C’était également une bonne culture pour isoler les maïs des céréaliers (entre deux champs). Il va falloir des années pour retrouver une agriculture équilibrée », selon lui.

Une fois le jus extrait des racines pour produire le sucre, quelque 500 d’éleveurs récupéraient la pulpe pour nourrir leurs animaux, une « excellente source d’énergie » qui avait l’avantage d’être locale, explique M. Pelloux.

Bouleversement moral enfin.

« La sucrerie, on y entrait pour faire carrière, souvent de père en fils, c’était très familial », raconte M. Raynaud. Et pour Eric Alexandre, avec la disparition de cette culture, « on perd un peu une identité ».

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