Rémunération : les agriculteurs privilégient-ils capitalisation ou revenu ?
TNC le 09/06/2026 à 17:16
Favoriser l’investissement ou les prélèvements privés relève d’une logique propre à chaque exploitation agricole. Néanmoins, une tendance à la capitalisation s'observe depuis plusieurs années et pose des questions nouvelles quant à la transmission et l’évolution du modèle familial.
43 % des exploitants agricoles gagnent moins que le Smic : ces chiffres présentés dans une récente étude de l’Observatoire de la rémunération équitable Max Havelaar sont-ils exacts ? « C’est vrai, et c’est faux », tempère Philippe Jeanneaux, professeur d’économie rurale à VetAgro Sup et membre de la Société française d’économie rurale, lors d’une intervention à la séance de l’Académie d’agriculture consacrée aux résultats économiques des exploitations et aux revenus agricoles, le 27 mai.
Car « on ne peut pas analyser les revenus sans tenir compte des patrimoines professionnels », explique-t-il. Des exploitations similaires peuvent présenter des différences importantes de résultat courant avant impôt, en fonction des choix effectués : amortissement plus rapide, statut juridique, intérêt à réduire le revenu déclaré pour diminuer les cotisations sociales et l’impôt… Une partie des agriculteurs privilégient ainsi la capitalisation au détriment de la rémunération immédiate, indique Philippe Jeanneaux.
Cinq stratégies distinctes
Pour mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, l’économiste s’est penché sur la rentabilité de l’investissement effectué par les chefs d’exploitation sur une période longue (2002-2018). En moyenne, les 1 250 exploitations suivies ont dégagé 71 000 € d’excédent de trésorerie d’exploitation (ETE) par an. Les prélèvements privés ont représenté 40 000 €/an, soit 56 %, tandis que l’investissement atteint en moyenne 33 000 €/an, soit 47 % de l’ETE.
En outre, cinq profils d’exploitants se dégagent, détaille Philippe Jeanneaux. 19 % d’entre eux adoptent une stratégie « équilibrée », consacrant 51 % de l’ETE aux prélèvements privés et 49 % aux investissements. 10 % peuvent être qualifiés de « dépensiers », en allouant 64 % de l’ETE aux prélèvements privés et 67 % aux investissements. 41 % ont un profil davantage « rémunérateur », choisissant de prélever 70 % de l’ETE pour leur rémunération et d’utiliser 30 % pour les investissements. 24 % sont plutôt, à l’inverse, des « accumulateurs », avec 32 % de prélèvements privés et 72 % dédiés à l’investissement. Enfin, les 6 % restants sont les « prudents », consacrant 38 % de l’ETE aux prélèvements privés et 35 % à l’investissement. Enfin, le taux de rentabilité interne est positif pour 76 % des exploitations, supérieur en moyenne à + 1,7 %.
Une progression de la capitalisation
En se basant sur les données du Rica, on constate par ailleurs une progression tendancielle de la valeur des investissements annuels des exploitations entre 2002 et 2024, conjointement à une lente progression des taux d’endettement. Les exploitations agricoles restent moins endettées que le reste des entreprises, mais elles empruntent davantage en valeur absolue, explique l’économiste.
En parallèle, les patrimoines sont ainsi passés de 400 000 à 500 000-550 000 euros en moyenne, avec un nombre d’actifs stable, constate Philippe Janneaux. Au cours de cette période, c’est notamment la valeur des matériels et des constructions qui a progressé.
Pour l’économiste, la lutte contre la baisse tendancielle des prix pousse ainsi les agriculteurs à faire des gains de productivité, privilégiant l’investissement à la rémunération. « Pour être toujours plus productif, il faut renoncer à de l’argent pour rémunérer son travail et investir en continu, massivement, dans l’appareil de production », constate Philippe Jeanneaux. Cette dynamique « conduit à remplacer des travailleurs par des machines et donc à supprimer la source de valeur, de profit, et à terme peut-être, la raison d’être de l’exploitation familiale », avance-t-il.
L’innovation et la mécanisation, si elles sont sources de progrès, incitent aussi à la capitalisation qui rend plus coûteuse, et par conséquent plus difficile, la reprise de ces exploitations par de nouveaux entrants.
Dans la durée, la stratégie qui se dégage est que le surplus de création de valeur va de plus en plus vers le capital que vers le travail : « on a un report de la rémunération du travail par sa capitalisation en vue, à terme, de réaliser le capital et de récupérer la rémunération à laquelle on a renoncé pendant une longue période », conclut Philippe Jeanneaux.