S’installer en bovins lait/viande : rendre le travail soutenable
TNC le 29/04/2026 à 05:37
Les premières années d’installation, la charge de travail est souvent conséquente. Divers leviers permettent qu’elle soit plus supportable mais ils dépendent des projets et trajectoires d’installation, mais aussi des ressources disponibles. Les jeunes éleveurs ne sont pas tous égaux. Trouver un équilibre est quelque chose qui se construit avec le temps.
La plupart des jeunes éleveurs interrogés par Lisa Vincent, étudiante à l’Institut Agro Montpellier, dans le cadre sa thèse « Le travail en transition : trajectoires d’exploitations et soutenabilité du travail dans l’installation en élevage », sont « très critiques quant à la charge de travail et le peu de temps libre » en bovins lait et viande.
« Je voulais aborder la question de l’installation, et notamment des premières années d’activité, sous l’angle des conditions de travail à travers le concept de soutenabilité, qui commence à être étudié mais peu encore en élevage », précise-t-elle lors du webinaire #Pause travail 29 du RMT travail en agriculture, le 12 mars dernier sur la chaîne Youtube de l’Idele.
La soutenabilité a été définie par des chercheurs dans les années 90 comme « un système de travail qui doit être en mesure de reproduire et renouveler toutes les ressources, individuelles et collectives, et composantes qu’il utilise (Docherty, 2008) » : les aptitudes physiques, le capital économique, culturel, social, l’expérience professionnelle, les capacités cognitives, les relations sociales. « En la matière, les travailleurs sont inégalement dotés au départ, ce qui explique pourquoi un travail est soutenable pour certains et pas d’autres », pointe-t-elle.
Le travail, une notion multidimensionnelle.
La notion a été ensuite reprise par des sociologues et ergonomes qui évoquent « un travail qui n’est pas délétère immédiatement, grâce auquel on apprend et construit un parcours professionnel respectant les compétences et la santé, et qui prend en compte les besoins actuels des personnes et des collectifs sans compromettre ceux des générations futures (Delgoulet 2023) ».
« L’angle se resserre sur le travailleur, sur ce qui va lui permettre de rester au travail dans de bonnes conditions tout au long de sa carrière, détaille Lisa Vincent. Le travail doit être à la fois biocompatible, c’est-à-dire correspondre à ses capacités physiques et à leur évolution dans le temps, sociocompatible donc conciliable avec la vie sociale et familiale, et ergocompatible autrement dit laissant une marge de manœuvre pour mettre en place des stratégies visant à surmonter les difficultés rencontrées (Gollac et al., 2008). »
Impact physique, social, mental… : le travail est regardé de manière très complète, multidimensionnelle. L’installation s’accompagne souvent de changements au niveau de la structure et de son fonctionnement – collectif de travail, surface exploitée (avec agrandissement dans plus de 50 % des cas), effectifs animaux, bâtiments/matériel/équipements (investissements et travaux quasi systématiquement), type de productions et activités, systèmes et pratiques, circuits de commercialisation, débouchés et labellisation (moins fréquemment pour ces derniers items)… – avec des conséquences sur le travail (charge, rythme, pénibilité, etc.) parfois défavorables.
Quelles transformations à l’installation ?
Quelles transformations les jeunes éleveurs mettent-ils en œuvre pour rendre le travail soutenable à l’installation et quelles sont les répercussions les années qui suivent ? Cela revient à se demander « comment cette soutenabilité du travail se construit dans les premiers temps de l’installation », ceci via une typologie de trajectoires post-installation, dont les trois plus fréquentes sont ici présentées.

- Diminution de la main-d’œuvre
Elle concerne généralement le nombre d’associés. L’exemple type : un enfant s’installant à la suite d’un ou de ses deux parents. Le foncier et le cheptel restent constants d’où un accroissement de la dimension d’exploitation par associé avec « beaucoup d’effets sur le travail » : augmentation de la charge et du rythme de travail (allongement des astreintes, intensification des pics d’activité), de la pénibilité, de la charge mentale.
« Pour rendre le travail soutenable, les jeunes installés en élevage choisissent, en général, de s’équiper (robot de traite, d’alimentation, etc.) ou ont recours à de la main-d’œuvre non associée (salariés, prestations externes). Quelques-uns préfèrent simplifier la conduite (pas de traite le dimanche soir, monotraite à certaines périodes) ; d’autres, plus rarement, se spécialisent. De telles modifications dépendent beaucoup des ressources – économiques, humaines (bénévolat familial), etc. – et de l’anticipation ou non de la diminution de la main-d’œuvre familiale. »
Un impact différent sur la charge de travail et les performances.
- Agrandissement de la structure
Le nouvel installé en élevage remplace l’un des membres de la société agricole, avec un agrandissement à la fois du foncier et du cheptel pouvant être important, notamment lorsqu’il est ramené à l’associé. Le travail est impacté de la même façon que lors d’une réduction de main-d’œuvre (appel à de la main-d’œuvre non associée, investissement dans des équipements, simplification de la conduite), avec des incidences spécifiques liées à des économies d’échelle sur le foncier et/ou le cheptel mais également des risques au niveau du parcellaire, moins groupé, et sur le plan sanitaire.
« Passer de 40 à 80 vaches, ce n’est pas 2 mais 3 fois plus de problèmes, et donc de temps passé », relatent certains exploitants. Davantage d’animaux nécessite aussi fréquemment des travaux et aménagements plus ou moins chronophages. À noter : les ressources sont, elles aussi, similaires aux situations de compression de main-d’œuvre.
- Trajectoire dite de « bifurcation », avec pas mal de modifications
Le collectif de travail, le plus souvent hors cadre familial, est totalement renouvelé à ou peu après l’installation. La ferme change de production et développe la transformation et/ou la vente en circuits courts, sous label ou en agriculture biologique. « La taille de l’exploitation par associé diminue. L’influence sur le travail est forte et multiple, en raison du changement de production et de mode de commercialisation d’autant que les installés hors cadre familial peuvent moins s’appuyer sur leur famille. » Des travaux et aménagements doivent être réalisés pour « adapter les infrastructures aux nouvelles productions et activités ».
« Les jeunes producteurs partent parfois de rien. Les performances économiques arrivent lentement, d’où un risque de travail non rémunéré pendant plusieurs années. » Les stratégies possibles : s’équiper pour avoir quand même des revenus, transformer la structure progressivement (régression progressive d’un ou des ateliers du cédant en parallèle du développement, lui aussi progressif, de la nouvelle activité), etc. Parmi les ressources disponibles : capital économique, expériences professionnelles antérieures…
Des ressources inégales
Les autres trajectoires non détaillées ici sont la reproduction, la création en intégration, la diversification, la création en tant que telle. Qu’en est-il de leur impact respectif sur le travail ? De la moins à la plus impactante : la reproduction, diversification, création en intégration, diminution de la main-d’œuvre, agrandissement, bifurcation, création. Les trajectoires de « bifurcation » ou « création » semblent mieux répondre aux enjeux environnementaux car associées aux labels, bio en particulier, à une alimentation du troupeau basée sur l’herbe, à la réduction du chargement. Mais elles sont, en général, difficilement soutenables au niveau travail et adoptées par des installés aux faibles ressources.
« La difficulté de la trajectoire ne détermine pas complément la soutenabilité du travail car cette dernière est aussi dépendante du niveau de ressources : économiques (reprise de la ferme avec plus ou moins d’endettement), physiques (état de l’exploitation qui influe sur la pénibilité), humaines (efficacité du travail), sociales (connaissances et expérience, réalisation de travaux en commun, soutien moral) et contextuelles (potentiel agronomique, conjoncture économique). » Lesquelles peuvent interagir les unes avec les autres (voir schéma ci-dessous).

Les jeunes exploitants n’ont pas non plus à leur disposition des ressources identiques. Quatre profils ont été établis selon la trajectoire d’installation et le niveau de ressources :
- les « héritiers capitalisés »
S’installant dans le cadre familial, ils bénéficient de ressources substantielles. L’exploitation fonctionne généralement bien, avec de bonnes conditions de travail. Les expériences professionnelles passées apportent des connaissances et savoir-faire, ainsi qu’un capital économique. « Malgré une trajectoire empreinte de défis (consécutifs notamment à l’agrandissement), les ressources assurent la soutenabilité du travail à plus ou moins court terme. »
- les « reconvertis bien armés »
En dépit de leur installation hors cadre familial, leur expérience professionnelle assez longue dans la production vers laquelle ils s’orientent leur donne un capital économique et social. « En outre, leurs trajectoires sont moins exigeantes en termes de travail : reproduction du modèle du cédant à l’identique ou légère diversification. Ils parviennent à un travail soutenable relativement rapidement. »
- Les « héritiers sous contraintes »
Ils ont certes repris la ferme familiale mais ont peu de ressources. « Leur installation a lieu juste derrière les études, voire quand elles ne sont pas encore terminées. L’arrêt de la formation plus tôt que prévu (conséquence probable sur la DJA) et leur jeune âge peuvent être des freins. » Les fermes sont quelquefois plus vétustes, moins fonctionnelles. Or les trajectoires d’installation associées sont très demandeuses en travail (agrandissement ou diminution de la main-d’œuvre). « Cela peut être long et dur avant de créer des conditions de travail soutenables. »
- Les « bâtisseurs précaires »
Ce sont eux qui ont le moins de ressources. Hors cadre familial, ils ont un capital économique restreint, et manquent de compétences dans la production dans laquelle ils s’installent. Ils optent, en plus, pour des trajectoires d’installation complexes de bifurcation ou création. « Leur situation s’avère compliquée, les performances économiques sont très lentes à construire. Il faut beaucoup de travail, d’essais, d’erreurs pour obtenir quelque chose qui fonctionne. »
Rendre le travail soutenable se construit dans le temps.
« Le bénévolat familial est bien souvent indispensable à une reprise dans de bonnes conditions, souligne Lisa Vincent. Or les HCF y ont moins accès. Une solution serait de subventionner l’embauche de salariés les premières années. » « La soutenabilité du travail se construit dans le temps, en réalisant des compromis, en fonction des trajectoires d’installation et des ressources disponibles », conclut-elle.
« Les inégalités entre installés sont fortes. Ces problématiques ne sont presque jamais traitées en formation mais commencent à l’être dans le parcours d’installation. C’est en effet primordial d’en discuter, de les amener à se poser ces questions et qu’ils échangent avec d’autres jeunes. Certains, avec qui j’ai discuté, le reconnaissent et m’ont dit : « j’étais tout fou, j’avais plein de projets, je ne me rendais pas compte ». »