Quels usages du bois dans les métiers d’art ?


Bernard THIBAUT, membre de l'Académie d'Agriculture de France le 25/04/2026 à 08:30
AAF

Les arts majeurs sont regroupés classiquement en sept catégories : architecture, sculpture, arts visuels, musique, littérature, arts de la scène et cinéma. Il est frappant de constater que les bois sont très présents dans les six premiers. Ils peuvent être objet d'art (comme le centre culturel Tjibaou, à Nouméa), sculpture ou marqueterie, acteur et partenaire des artistes (comme un violon ou une marionnette), support de l'activité artistique (comme la planche de peuplier sur laquelle est peinte la Joconde), décor de théâtre ou reliure de livre sacré. L'activité artistique est contemporaine de la naissance de l'humanité, et les bois étaient les compagnons d'Homo sapiens dès son apparition dans l'arbre de la vie. Le mariage de la singularité de chaque pièce de bois et de l'unicité de l'artiste a donné naissance à des œuvres originales dans toutes les cultures du monde. On trouve donc le bois à profusion dans les patrimoines culturels vivants ou muséifiés. Quels sont aujourd'hui les métiers d'art liés au bois ? Quelles relations entre les artisans des métiers d'art et le bois, quelles sont leurs perspectives ? Quels sont les atouts des bois français ?

Les métiers d’art liés au bois : quels sont-ils et quelle est leur importance économique ?

Entre l’artiste et l’artisan, la frontière est souvent ténue et les deux se nourrissent mutuellement dans la démarche de création de savoirs et d’objets. Les artisans à la pointe de l’innovation dans leur métier sont souvent considérés comme de véritables artistes. En France, les métiers dédiés ou reliés aux arts sont qualifiés de métiers d’art et ils ont été codifiés dans une liste de 217 métiers répartis en 19 familles.

L’une de ces familles intitulée « bois » regroupe 16 métiers, mais on trouve une présence significative du bois dans 40 autres métiers présents dans 11 autres familles (en facture instrumentale, 13 métiers sur 15 sont concernés par le bois) : les arts du spectacle (décorateur de théâtre), les arts et traditions populaires (charron), les arts graphiques (relieur, restaurateur de reliure et de tableaux), les arts mécaniques/jeux-jouets (fabricant et restaurateur d’automates, de jeux et jouets, de maquettes, d’objets miniatures, marionnettiste), la bijouterie, joaillerie-orfèvrerie-horlogerie (bijoutier fantaisie, fabricant et restaurateur d’horloges), la décoration (décorateur étalagiste, peintre en décor), la facture instrumentale (archetier, fabricant et restaurateur d’accordéons, de clavecins et épinettes, de harpes, de percussions, de pianos, d’instruments à cordes anciens, d’instruments à vent en bois, d’instruments de musique mécanique, d’instruments traditionnels, d’orgues, luthier, luthier en guitare), le luminaire (fabricant et restaurateur de lustres et d’abat-jour), les métiers liés à l’architecture (escaliéteur, fabricant et restaurateur de charpentes, charpentier de marine, menuisier, parqueteur), la mode (chapelie, formier-modiste, éventailliste) et la tabletterie (bimbelotier, brossier, fabricant de cannes, tabletier).Dans les 114 000 entreprises répertoriées pour les métiers d’art, les entreprises utilisant le bois comme matériau sont les plus nombreuses avec 20 000 unités représentant 28 000 emplois et un chiffre d’affaires de 5,4 milliards d’euros en 2024.

Les bois français : quels atouts ?

Avec une forêt française d’une grande diversité (tempérée, méditerranéenne et tropicale) et d’une extrême richesse en espèces (une centaine en forêts hexagonales et plus de 1 500 en forêt guyanaise), toutes susceptibles de fournir de la matière brute pour les métiers d’art, la France a une position unique en Europe. Elle a aussi une richesse exceptionnelle d’objets d’art valorisant ses bois, bien mise en valeur dans les nombreux musées nationaux et régionaux. Même si le XXe siècle a été une période sombre pour le bois en France, les savoirs faire n’ont pas disparu et ont été largement décrits dans une littérature abondante aux XVIIIe et XIXe siècles (Encyclopédie, ouvrages techniques et documents de cours spécialisés). Dans la même période, les ouvrages forestiers (Flore de Mathieu, en 1877) décrivent encore la centaine de bois hexagonaux et leurs usages. Pour la Guyane, le laboratoire de sciences du bois de Kourou dispose de descriptions et d’échantillons pour environ 600 espèces, et les savoirs des populations autochtones et locales n’ont pas encore disparu. Beaucoup de bois récoltables dans nos forêts ont été qualifiés de bois précieux pour la facture instrumentale (épicéa de résonance, érable ondé, buis, cormier), le tournage (poirier, buis, amourette, olivier) ou les placages décoratifs (chêne, noyer, merisier, térébinthe). La Guyane était un exportateur important de bois précieux au début du XXe siècle (cf. fiche 02.03.Q02 Quels bois pour quels usages ?). Quelles relations entre les artisans des métiers d’art et le bois ? La quantité de bois d’œuvre brut consommée par les petites entreprises concernées n’est pas connue, mais doit être de quelques dizaines de milliers de tonnes, soit à peine un pour mille du bois d’œuvre consommé en France. La relation des artisans à l’arbre et au bois est aux antipodes de celle des grandes industries du bois. La diversité, voire l’unicité de la pièce de bois d’œuvre brut est la norme chez ces artisans qui sélectionnent et débitent souvent eux-mêmes cette pièce ou lient une relation privilégiée avec des fournisseurs de la première transformation (fendeurs, scieurs ou trancheurs) capables de sélectionner les arbres en forêt et de fournir la qualité de débit attendue. Le débit est adapté à l’arbre d’origine, avec toute sa singularité (sinuosités, branchaison, variations de fil, présence de fourche ou de loupe) et aux besoins du métier visé (sculpture, lutherie, marqueterie). Malheureusement beaucoup de petites entreprises de première transformation, susceptibles d’approvisionner en bois divers les métiers d’art en France, ont disparu et les savoirs des forestiers sur la diversité de leur ressource se sont singulièrement appauvris, ce qui est un handicap important : les artisans ont souvent recours à l’importation d’ébauches.

Quelles perspectives pour les métiers d’art liés au bois ?

Les artisans ne se contentent pas simplement de reproduire les objets emblématiques du patrimoine. De nombreux artisans contemporains introduisent les nouvelles techniques et savoirs dans la création de nouvelles approches et de nouveaux objets. Les nouvelles pratiques de communication et de rencontre ont favorisé l’ouverture entre artisans du même métier, de métiers différents et entre artisans et scientifiques de nombreux domaines (voir Fig. 5). La perception partagée – que la tradition est un long processus d’innovation et que les savoirs se créent créent autant dans les ateliers que dans les laboratoires – est un puissant levier d’ouverture réciproque entre des mondes qui s’ignoraient souvent.

Les bois dans toute leur diversité sont très présents dans les métiers d’art et la France dispose d’atouts indéniables dans un secteur porté par l’image des produits de luxe, avec une ressource très nettement sous utilisée. Malgré le très faible volume de bois concerné, la valeur ajoutée, généralement nettement plus élevée que pour le bois d’œuvre classique, se traduit par une contribution non négligeable (environ 5 %) dans le bilan des emplois et du chiffre d’affaires du secteur bois en France. Par ailleurs la très grande diversité de la forêt française est clairement un avantage compétitif sous-utilisé. Le double enjeu économique et d’entraînement que ce secteur représente justifie une attention particulière de la recherche forêt-bois sur les questions très pointues qu’il pose généralement.

Le bois au service de la musique

La lutherie et l’archèterie à Mirecourt sont des références au niveau international s’appuyant sur un savoir-faire de quatre siècles avec les premiers « façonneurs de violons « . Mirecourt a été pendant longtemps la capitale de la facture instrumentale, au-delà de la lutherie du quatuor et de l’archèterie. En 1629 est signé le plus ancien contrat d’apprentissage retrouvé à ce jour, où le jeune « apprentif » devait se former, en atelier, à la construction et au jeu des instruments de musique. En 1926, Mirecourt comptait alors 600 luthiers : il n’en restera qu’une centaine en 1954. La création de l’École Nationale de Lutherie en 1970 par le Groupement des Luthiers et Archetiers d’Art de France (GLAAF), sous l’impulsion d’Etienne Vatelot, va permettre un renouveau avec la création d’un parcours de formation initiale en lutherie du quatuor, ainsi que d’une formation (jusqu’en 1979) en archèterie. En septembre 2025, la formation en lutherie du quatuor évolue vers un DNMADE (reconnu BAC+3), accueille 12 étudiants avec un recrutement au niveau international. La ville héberge également le Musée de la Lutherie et de l’Archèterie Françaises.

Ce qu’il faut retenir

Les bois sont très présents dans les métiers d’art, dans toute leur diversité. La France dispose d’atouts : richesse des patrimoines, image des produits de luxe, grande diversité de la ressource. Malgré le très faible volume de bois concerné, la valeur ajoutée, se traduit par une contribution non négligeable dans le bilan des emplois et du chiffre d’affaires du secteur bois en France. L’innovation favorisée par les échanges et les nouvelles technologies est très présente chez les artisans du bois. Les savoirs se créent autant dans les ateliers que dans les laboratoires et la recherche forêt-bois est très concernée par les questions que pose l’utilisation du bois dans les métiers d’art.