Réflexion sur les famines, à travers quelques exemples


André NEVEU, membre de l'Académie d'Agriculture de France le 04/06/2026 à 14:00
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La notion de famine fait référence à une population confrontée à une malnutrition généralisée, conduisant à de nombreux décès en raison du manque de nourriture. Ces pénuries sont à l'origine de disettes et d'émeutes de la faim. Au cours des siècles, l'humanité a connu un grand nombre de famines. Aujourd'hui, leur fréquence et leur ampleur ont diminué, mais elles n'ont pas disparu. L'origine des famines est extrêmement variable, tandis que les moyens d'y remédier ont fréquemment été dérisoires et restent bien souvent encore insuffisants.

La notion de famine fait référence à une population confrontée à une malnutrition généralisée, conduisant à de nombreux décès en raison du manque de nourriture. Ces pénuries sont à l’origine de disettes et d’émeutes de la faim. Au cours des siècles, l’humanité a connu un grand nombre de famines. Aujourd’hui, leur fréquence et leur ampleur ont diminué, mais elles n’ont pas disparu. L’origine des famines est extrêmement variable, tandis que les moyens d’y remédier ont fréquemment été dérisoires et restent bien souvent encore insuffisants.

Les aléas climatiques, souvent à l’origine de famines

Lorsque les aléas climatiques s’avèrent particulièrement violents, ils peuvent conduire à des famines, parfois catastrophiques. Par exemple, au petit âge glaciaire (épisode s’étalant de la fin du XVIe siècle au début du XVIIIe siècle), la multiplication des printemps et des étés froids ou humides fut à l’origine de nombreuses famines, notamment en Europe occidentale. En France, la dernière grande famine fut celle de 1709, l’année du grand hiver à la fin du règne de Louis XIV ; elle aurait entraîné 600 000 morts par la faim. Les sécheresses sont tout autant causes de famines. Ainsi sur la période 1876-1878, sans doute à la suite d’un phénomène El Niño particulièrement marqué, une très grave sécheresse s’étendit du nord-est du Brésil et du Mexique, à l’Afrique du Nord, à l’Inde, à la Chine et jusqu’en Australie, prenant un tour catastrophique ; elle aurait fait de 20 à 30 millions de morts, voire plus. La Chine, l’Inde et les pays voisins, tous très peuplés, restent très dépendants de moussons, toujours incertaines, et parfois insuffisantes ou trop tardives. Lorsqu’elles furent exagérément abondantes, elles provoquèrent des inondations dévastatrices, suivies de graves famines. Au cours de leur longue histoire, tous ces pays ont donc connu de telles famines. Cas particulier : certaines civilisations – comme celle des Mayas au Mexique, des Vikings au Groenland, ou des Océaniens ayant érigé les statues de l’Île de Pâques – qui ont disparu à la suite de :

– défrichements excessifs,

– changements climatiques inattendus,

– systèmes agricoles fragiles, sans que l’on puisse pour autant affirmer quelle fut la part d’abandons volontaires de régions et de disparition de peuplements par famines.

Une éruption volcanique

 En 1815, l’éruption du volcan Tambora (dans l’actuelle Indonésie) projeta d’énormes quantités de cendres et de soufre dans l’atmosphère, qui seraient montées à plus de 40 kilomètres de hauteur. Elles obscurcirent le ciel dans une grande partie de l’hémisphère nord, empêchant les récoltes d’arriver à maturité et donc provoquant de nombreuses famines, notamment dans le sud de la Chine, en Inde et jusqu’en Europe centrale. En 1816, Byron et Mary Shelley, alors à Lausanne, observèrent « un été sans soleil ». Les hautes vallées alpines furent d’ailleurs très touchées. Au total, bien que des statistiques soient impossibles à établir, on estime que plusieurs dizaines de millions de morts de faim ou de maladies auraient été une conséquence de cette éruption. Ce genre d’accident est cependant extrêmement rare.

Un accident biologique

En 1845, venant d’Amérique, arriva en Europe le mildiou, un champignon qui s’attaque aux pommes de terre et les fait pourrir lorsque l’humidité favorise son développement. Très grave pour les pays du nord de l’Europe, ce fut une véritable catastrophe pour l’Irlande où un grand nombre de petits paysans se nourrissaient essentiellement de pommes de terre. On estime qu’un million d’Irlandais moururent de faim dans les années suivantes, et que deux millions durent émigrer. Aujourd’hui encore, chez les Irlandais et familles originaires d’Irlande, le souvenir de la Grande famine demeure dans tous les esprits.

Les guerres

Les guerres ont été de redoutables origines de famines, qu’elles soient étrangères ou civiles. Quelques exemples :

– La Guerre de 30 ans en Allemagne (1618-1648) fut à la fois une guerre étrangère1 et une guerre de religion. Elle eut comme conséquences la multiplication des famines, qui suivaient l’avancée des troupes en campagne. Le pays mit longtemps à se remettre de cet épisode.

– En Russie, à partir de 1920, la révolution bolchevique peinait à s’imposer, et la guerre intestine s’étendit à de nombreuses régions. Les récoltes furent détruites ou s’avérèrent insuffisantes, aussi la famine frappa les nombreuses populations défavorisées.

– La Seconde Guerre mondiale a vu se multiplier les famines, par exemple pendant le siège de Léningrad au cours duquel un million et demi d’habitants périrent de froid et de faim. La famine a même été retenue par le régime nazi comme moyen d’extermination à l’encontre des prisonniers de guerre russes, des Juifs dans les ghettos et des détenus dans les camps de concentration.

– Fin XXe siècle, des famines s’étendirent au Biafra ou en Somalie, et les secours furent absents ou insuffisants. Encore aujourd’hui, les atrocités que génère la guerre civile au Soudan, avec des déplacements de populations, est à l’origine de famines dans diverses régions de ce pays.

Le système colonial

L’exploitation des colonies, au profit des métropoles, fut la règle dans tous les empires coloniaux. Cette exploitation concernait, entre autres, les productions agricoles, d’autant plus recherchées que les métropoles étaient souvent déficitaires dans le domaine alimentaire. Cette priorité resta appliquée, même lorsqu’une colonie dut faire face à des aléas climatiques sévères et qu’une partie de sa population bascula dans la faim. Ainsi, durant la grande famine irlandaise (cf. ci-dessus), la Grande-Bretagne continua d’importer des produits agricoles irlandais de ce qui était alors une colonie. De même, les exportations de l’Inde vers la Grande Bretagne ne cessèrent pas lorsque l’Inde fut confrontée à des pénuries et donc à des famines, en particulier lors de la famine de 1876-1878.

Des politiques agricoles absurdes ou inhumaines

En 1928, Staline lança le premier plan quinquennal destiné à industrialiser rapidement l’URSS, et pour cela dut acquérir des machines à l’étranger. Le régime devant alors exporter des céréales pour trouver des financements, Staline décida de collectiviser les terres en créant des kolkhozes. Les paysans se révélant très réservés face à cette perspective, il décida de se débarrasser des koulaks2 : deux millions d’entre eux furent déportés ou envoyés au Goulag. Staline imposa alors sa décision, et envoya la police réquisitionner toutes les céréales disponibles, y compris les semences nécessaires à la prochaine récolte ; il en résulta une terrible famine qui fit environ 7 millions de morts, dont 5 millions en Ukraine en 1932. En 1958, Mao Zedong lança la politique du Grand Bond en avant, afin d’industrialiser une Chine encore très rurale ; chaque village fut alors tenu de construire un petit haut fourneau qui devait produire de la fonte. Dans le même temps, Mao Zedong créa des communes populaires regroupant des milliers de paysans qui devaient en priorité se consacrer à leurs hauts fourneaux, mais aussi participer à de grands travaux hydrauliques. La fonte produite fut de très mauvaise qualité, les grands travaux tardèrent à donner des résultats, et la production agricole s’effondra : entre 1958 et 1962, la Chine connut une famine qui fit plus de 30 millions de morts. On pourrait ajouter les famines dans le Cambodge dues aux Khmers rouges, ou celles de Corée du Nord qui demeurent très mal connues.

La défaillance des aides aux populations souffrant de la faim

Dans les pays où règne une famine, les pouvoirs publics peinent à y faire face, car :

– les réserves de nourriture manquent,

– la mise à la disposition des populations dans le besoin est compliquée,

– et les aides sont souvent détournées par les intermédiaires.

Dans le passé, face à l’ampleur de ces catastrophes, les pouvoirs publics ont longtemps été incapables de venir en aide aux populations. Seules quelques personnes charitables ou des organisations religieuses s’efforçaient d’apporter des secours, au demeurant très insuffisants. Il arrivait même que les gouvernants s’opposent à toute aide qui aurait été en opposition avec leur idéologie. Ainsi au XIXe siècle, dans l’Angleterre de la reine Victoria, les gouvernements successifs furent obsédés par les règles du libéralisme économique : pour eux, il était essentiel que les prix des produits agricoles résultent de l’équilibre entre l’offre et la demande sur les marchés sans être perturbés (cf. ci-dessus le cas de l’Irlande). Dans les pays totalitaires, les gouvernements ont toujours eu le culte du secret et ont nié l’existence de difficultés alimentaires. Toute information et toute aide auraient révélé à l’étranger une situation de pénurie, voire de famine, donc un échec du régime. Aujourd’hui, la situation est évidemment différente :

– la facilité des transports modernes permet généralement d’approvisionner les régions déficitaires grâce à celles qui sont en excédents agricoles;

– les marchés mondiaux sont en mesure de répondre aux demandes des gouvernements.

Il reste néanmoins des situations très critiques, notamment dans les pays en guerre ou dans quelques régions isolées. En 2005, d’après l’ONU, plus de 30 millions de personnes souffraient gravement de la faim dans le monde. Là, des organisations internationales et diverses organisations non gouvernementales s’efforcent alors d’apporter une aide à ces populations dans le besoin, mais les difficultés pour intervenir sont nombreuses : problèmes logistiques, coût financier très élevé, détournement des aides par des individus ou des groupes malveillants… Même si les grandes famines ont aujourd’hui disparu, le monde actuel, malgré tous ses moyens, ne parvient pas à éliminer ce fléau qu’est le manque de nourriture pour les plus démunis.

Ce qu’il faut retenir

Les hommes ont toujours vécu sous la menace du manque de nourriture. Car les pénuries ou les famines ont été très nombreuses, quoiqu’avec des origines très diverses. Les mesures pour venir en aide aux populations affamées ont longtemps été insuffisantes et inefficaces. Aujourd’hui, ces mesures impliquent la mobilisation de nombreuses organisations publiques ou privées

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