Fusion InVivo-Soufflet

Quelles conséquences possibles du gigantisme coopératif ?


TNC le 17/02/2021 à 08:36
La fusion InVivo-Soufflet soulève un certain nombre de questions sur l'évolution des grands groupes coopératifs (©TNC)

La fusion InVivo-Soufflet soulève un certain nombre de questions sur l'évolution des grands groupes coopératifs (©TNC)

Annoncé le 13 janvier, le projet de rachat de Soufflet par InVivo attise le débat sur la taille des coopératives et les conséquences d’un « gigantisme » pour les adhérents. Dans un article publié le 15 février sur le site Agriculture Stratégies, Xavier Hollandts et Alessandra Kirsh analysent les problématiques que soulèvent la naissance de ce futur « mastodonte agricole », au niveau des adhérents des coopératives membres d’InVivo, mais également au regard de la tendance à l’agrandissement des groupes coopératifs.

Si les opérations d’acquisitions et de cessions stratégiques de grande ampleur sont fréquentes de la part des opérateurs privés, « ce type de mouvement était relativement moins observé dans le monde coopératif, plus enclin au développement organique, qui assure plus de stabilité dans la conduite de la coopérative » expliquent Xavier Hollandts et Alessandra Kirsch dans un article publié le 15 février sur le site d’Agriculture Stratégies, « InVivo-Soufflet : naissance d’un (futur) mastodonte agricole ».

Lire l’article complet sur le site d’Agriculture Stratégies : InVivo-Soufflet : naissance d’un (futur) mastodonte agricole

Par conséquent, l’annonce du rachat de Soufflet par le groupe InVivo interpelle sur cette tendance à l’agrandissement des coopératives agricoles, qui pourraient y perdre leur nature et leur raison d’être. « Assistons-nous à la naissance d’une nouvelle ère, où les groupes coopératifs, à force d’imiter leurs concurrents (ce que l’on appelle l’isomorphisme institutionnel), finissent par leur ressembler ? Est-il possible de continuer à bénéficier des avantages liés au statut coopératif alors que la nature coopérative est fortement diluée au sein d’un groupe géant ? », demandent ainsi les auteurs.

Quels risques liés au gigantisme ?

En s’agrandissant de la sorte, les groupes coopératifs restent-ils réellement des coopératives, en tout cas sur le plan des pratiques mises en œuvre et des principes qu’ils incarnent ? Le gigantisme peut avoir des conséquences directes sur l’influence de la coopérative originelle, avec, au fil des acquisitions successives, une coopérative noyée au sein d’un ensemble avec des filiales, le risque étant « la satellisation de la coopérative originelle, avec une organisation de la stratégie au profit des seules filiales », expliquent Alessandra Kirsh et Xavier Hollandts. « L’éloignement des coopératives ou des adhérents de base est encore plus évident dans le cadre de ces montages associant une holding au sein d’une union de coopératives », ajoutent-ils. (voir schémas explicatifs ci-dessous).

Figure 1 : Fonctionnement d’une coopérative “classique”  (©Xavier Hollandts et Alessandra Kirsch)
Figure 2 : Fonctionnement de l’union coopérative InVivo (©Xavier Hollandts et Alessandra Kirsch)

La question se pose ainsi dans le cadre de la fusion entre InVivo et Soufflet, Soufflet devenant une activité filialisée ou intégrée dans les branches d’InVivo. « Dès lors, quels seront les objectifs poursuivis par la gouvernance de la holding : sera-t-il possible d’aligner une multitude d’intérêts, parfois contradictoires, pour le bénéfice mutuel de la holding, des 192 coopératives, des filiales et des adhérents ? », demandent les chercheurs qui soulignent notamment un risque potentiel de cannibalisation des activités de certaines coopératives adhérentes, en suivant une logique financière et stratégique pure.  

Vers une démutualisation progressive des coopératives géantes ?

En ce qui concerne InVivo et Soufflet, le changement de nature coopérative « pourrait se poser autant au premier niveau (les adhérents et les 192 coopératives membres) qu’au second (l’union et la holding) », estiment les auteurs. Si les mouvements stratégiques et la gestion du portefeuille du groupe permettent de créer de la valeur, d’offrir de nouveaux débouchés ou de renforcer le pouvoir de négociation vis-à-vis de l’aval, la fusion pourrait alors servir l’ensemble des intérêts. En revanche, le risque existe que cette fusion se réalise à la condition de maitriser les coûts amont et dans ce cas, « les adhérents pourraient être perdants dans cette opération », indiquent Xavier Hollandts et Alessandra Kirsch.

Car les acquisitions engendrent en effet de nombreux surcoûts sans pour autant générer de synergies ou de mutualisations supplémentaires au sein du groupe, rappellent-ils. Par ailleurs, « une autre croyance stratégique consiste à être convaincu que la course à la taille est la seule issue alors qu’elle peut potentiellement déstabiliser les coopératives », ajoutent les auteurs. La taille optimale est souvent en-deçà de la taille observée sur le marché, et « dans ce cas, le risque potentiel est que les coopératives ou les adhérents payent la « facture » de l’opération et que le groupe doive puiser dans ses ressources internes ou que des arbitrages soient éventuellement défavorables aux coopérateurs ».

« Assistons-nous à une nouvelle et inédite mutation des coopératives ou se dirige-t-on vers une démutualisation progressive des coopératives géantes ? » Pour le savoir, les prochaines années seront déterminantes, d’autant plus que la problématique n’est pas propre à la France : en Allemagne (BayWa) et en Nouvelle-Zélande (Fonterra), « on observe une montée de la contestation y compris au sein des adhérents qui ne veulent pas être les victimes potentielles d’opérations sur lesquelles ils n’ont pas eu leur mot à dire », rappellent Xavier Hollandts et Alessandra Kirsch.