Marchés agricoles : et si l’Europe reprenait les rênes ?
TNC le 19/05/2026 à 16:45
Volatilité des prix, flambée des coûts de l'énergie et des engrais, budget Pac en recul : les marchés agricoles traversent une période de turbulences inédite et les conditions économiques se dégradent dans les exploitations. Pour l’économiste Thierry Pouch, il est grand temps que l’Union européenne agisse pour soutenir ses agriculteurs, via des outils de régulation des marchés.
Dans son éditorial publié dans la lettre économique des chambres d’agriculture du mois d’avril, l’économiste Thierry Pouch revient sur la volatilité des marchés agricoles observée depuis la crise financière de 2008, aggravée par la guerre en Ukraine, puis amplifiée ces dernières semaines par la guerre au Moyen-Orient.
Ces chocs à répétition exposent les agriculteurs à des variations de prix difficiles à absorber, d’autant que « la hausse des coûts d’approvisionnement en énergie et en engrais accroît l’incertitude sur le résultat économique des exploitations ».
Cette situation fait ressurgir la question de la régulation des marchés par les pouvoirs publics. Thierry Pouch rappelle que la Pac des débuts avait su protéger les producteurs en stabilisant les marchés, mais que ces filets de sécurité ont été progressivement démantelés au fil des réformes.
Intervention publique, tunnel de prix, quotas
Alors qu’aujourd’hui, « les réponses et mesures récemment proposées aux agriculteurs apparaissent mal répondre aux enjeux des trésoreries des entreprises agricoles », quels outils de régulation « pourraient être restaurés ou inventés afin de rétablir un lissage des prix et des coûts » et garantir aux producteurs un revenu régulier et suffisant ?
Première option : réactiver les mécanismes d’intervention publique sur les marchés qui existaient dans la Pac originelle (prix d’intervention, stockage public, restitutions à l’exportation…). L’économiste juge cette voie peu réaliste, car la Commission européenne et une partie des États-membres y sont opposés, notamment à cause de son coût, dans un contexte de réduction constante du budget de la Pac.
Deuxième idée : instaurer un tunnel de prix. Il s’agirait de laisser le prix fluctuer librement entre deux bornes fixées en fonction des coûts de production. Si le prix tombe sous la borne inférieure, des mécanismes de soutien se déclenchent automatiquement et s’il dépasse la borne supérieure, les producteurs s’acquittent d’une taxe auprès de la Commission.
Troisième piste : le retour de quotas de production. « Tant en lait qu’en céréales, les volumes mondiaux sont hauts, et expliquent pour partie la faiblesse des prix », note Thierry Pouch. Mais « là encore, qui peut y consentir au sein de l’UE ? ». La Pac s’est progressivement éloignée du soutien par les prix et les volumes pour privilégier des aides directes découplées de la production, et les quotas s’inscrivent à rebours de cette logique.
Pour autant, l’économiste suggère pour les cultures céréalières et oléoprotéagineuses la création de deux quotas distincts : « l’un pour l’alimentaire, l’autre, plus souple, destiné à orienter la production excédentaire vers des usages non alimentaires. »
Anticiper plutôt que réagir après coup
Thierry Pouch pointe par ailleurs une logique politique qu’il juge insuffisante : attendre la crise avant d’intervenir, puis l’éteindre après coup avec des mesures trop timides et trop tardives. « Toute mesure est rapidement submergée par un choc d’une autre nature », écrit-il.
Il interpelle les décideurs : « Est-il acceptable d’attendre le surgissement de crises pour se reposer les mêmes questions ? », n’est-il pas du ressort des politiques économiques d’anticiper ?
Alors que « dans d’autres contrées, la protection et le soutien des agriculteurs demeurent à l’ordre du jour », il pointe les hésitations de l’Union européenne et la réduction de ses ambitions budgétaires.
Il souligne à la fois l’urgence à agir – « pour l’UE, le temps presse » – et la nécessité de permettre aux agriculteurs de se projeter dans la durée. Cela supposerait de trancher une question politique majeure : « Peut-on et veut-on remettre d’aplomb une politique agricole en Europe, et quelles en seraient les conditions de financement ? »