L’essentiel de ce que les agricultrices doivent savoir avant de s’installer
TNC le 19/10/2026 à 18:15
Statut, protection sociale, santé physique et mentale, affirmation de soi, engagement professionnel… À partir de témoignages recueillis sur le terrain, le guide « Mains fortes » rassemble conseils et retours d’expérience pour répondre aux questions que les femmes se posent dans leur vie professionnelle et personnelle, et les aider à trouver leur place dans le monde agricole. Quatre agricultrices et salariées reviennent sur leur parcours et les enseignements qu’elles en ont tirés.
« Qu’auriez-vous voulu savoir avant d’être agricultrice ou salariée agricole et qu’on ne vous a jamais dit ? » Chaque entretien mené par l’équipe éditoriale du guide « Mains fortes », qui s’adresse à ces deux publics, débutait ainsi. 70 femmes du monde agricole «ont ouvert les portes des fermes où elles travaillent mais aussi de leurs envies, de ce qui les motive et les fait vibrer, de leurs peurs, leurs doutes, leurs difficultés », raconte Manon Regnouf, directrice éditoriale de Génép Éditions, qui édite des « guides de passage de vie ». Devenir agricultrice en est un : souvent un passage de relais entre générations, toujours un changement de vie.
Manon Regnouf a passé trois jours chez l’une des éleveuses qui témoignent pour s’imprégner du sujet, le ressentir pleinement. Et c’est la sincérité avec laquelle toutes se sont livrées qui l’a le plus marquée. « Ce guide m’aurait bien servi avant que mon mari s’installe et que je le rejoigne comme salariée, notamment pour tout ce qui est gestion, l’administratif… » Les propos d’Ilona Benoît font écho à la question posée au début de chaque échange et confirment que cet ouvrage répond aux objectifs qu’Agrica, qui en est à l’origine, s’était fixés. Le groupe spécialisé dans la protection sociale complémentaire agricole le voulait « utile et simple, répondant aux vraies interrogations et besoins des agricultrices », détaille Anna Ercksen, responsable RSE et mécénat.
« Le statut n’est pas qu’une case à cocher »
D’où le choix de partir de leurs témoignages pour en tirer des conseils qui leur soient adaptés. En résumé : « le guide des agricultrices sur les agricultrices, pour les agricultrices et par les agricultrices ». De petit format, il peut s’emporter partout, même dans le tracteur ! Il se structure en quatre grands chapitres : « être autonome et se protéger », « faire vivre sa vision et la transmettre », « prendre soin de soi », « s’engager ». Le premier aborde les statuts juridiques et matrimoniaux, la couverture sociale (maladie, congé maternité, mutuelle) et décortique le bilan comptable. « Le statut, ce n’est pas qu’une case à cocher, c’est une manière de décider comment on veut vivre et travailler ».
Ces propos de Séverine Couvreur, l’une des contributrices, sont plutôt parlants (de nombreuses citations sont en effet distillées au fil des pages pour illustrer chaque sujet, de même que des ressources pour pouvoir agir). « Une femme qui s’installe sur la ferme et s’associe avec son père, ça a été un nouveau pas de franchi », fait remarquer de son côté Apolline Martel, éleveuse en Ille-et-Vilaine, ayant participé à l’élaboration du guide et à son lancement à Paris, le 14 octobre, la veille et, ce n’est pas un hasard, de la Journée internationale de la femme rurale. Passer de salariée à cheffe d’exploitation, créer une entreprise individuelle pour l’activité de transformation, choisir le micro-BA… : plusieurs cas sont présentés. Quant aux régimes matrimoniaux, l’accent est mis sur l’importance d’être suffisamment protégée en cas de séparation ou de décès du conjoint.
« S’affirmer aide à exercer pleinement son métier »
La deuxième partie vise à sensibiliser sur « la bonne posture à trouver », l’importance de « se valoriser pour se sentir valorisée ». « S’affirmer, ce n’est pas que du bonus, c’est ce qui vous permet d’exercer votre métier d’agricultrice, de gérer une exploitation, d’innover et d’investir », fait valoir l’ouvrage. Des astuces sont aussi données face aux remarques déplacées, comme l’humour par exemple : « Le tracteur n’est pas un truc de femme. C’est écrit dans la notice ? » L’intérêt de se former régulièrement est également expliqué, pour prendre confiance en soi et renforcer son leadership, mais aussi en mécanique, des domaines peu présents dans la formation agricole initiale des filles. Les financements disponibles sont ensuite détaillés.
« Pour être autonomes et indépendantes, nous devons tout maîtriser sur la ferme, y compris les machines. Nous ne pouvons plus dire que tel tracteur est trop gros, maintenant tous se conduisent comme une Twingo !, lance Marine Boyer, éleveuse dans l’Aveyron et présidente de la FNCuma, s’exprimant dans le guide et la table ronde du 14 octobre. En cabine, les constructeurs ont fait le job. En revanche, il y a encore beaucoup à faire côté attelages, de plus en plus lourds et dangereux pour les femmes comme les personnes de petite taille. » Attirer les agricultrices vers le machinisme est un véritable enjeu : elles ne sont que 2,7 % engagées dans le réseau Cuma, rappelle la présidente de la fédération nationale.

« Adapter le travail à soi et non l’inverse »
La thématique « prendre soin de soi » est la plus développée. Il s’agit bien sûr de l’équilibre vie pro/perso, souvent difficile à trouver pour les exploitantes agricoles qui doivent « jongler entre la ferme, où sphères privée et professionnelle sont souvent mélangées, la paperasse, la maison… ». « Des solutions existent pour adapter le boulot à soi et non l’inverse ! », peut-on lire entre autres. Autrement dit par Marine Boyer : « Exploiter, ce n’est pas devenir esclave de son exploitation. » « Mains fortes » incite à une réflexion personnelle sur ses priorités et son niveau de satisfaction vis-à-vis du sens du travail, de la vie sociale, familiale, etc., puis à commencer par de petits pas : avoir au moins un loisir, « se réserver un dîner par semaine seule avec son conjoint, sans enfants ».
Des leviers pour gagner du temps sont égrainés tels que simplifier son activité, déléguer des tâches, etc. De même que des conseils pour travailler en couple, avec sa belle-famille, ou seule pour celles qui vivent avec quelqu’un travaillant sur une autre ferme ou à l’extérieur. « Prendre soin de soi », c’est aussi apprendre à préserver sa santé physique et mentale, « savoir s’écouter, dire stop et demander de l’aide ». « Il faudrait un corps et une tête en béton », image Apolline alertant sur la charge mentale, peut-être le « premier facteur limitant ». « Nous faisons tellement de choses ! » Ilona pointe « la paperasse » : elle veut être auprès des animaux, pas remplir sans cesse des demandes d’aides, « il n’y a qu’à baisser les taxes ! », estime-t-elle.
« Avoir des salariés aide à poser un cadre, au niveau des horaires notamment, souligne Apolline Martel. Avant, nous n’avions pas d’heure de fin le soir. Aujourd’hui, nous pouvons aller chercher notre fils chez la nourrice à 18 h. » « Avec sa grande sœur, ils mettent leur cote et leurs bottes et nous suivent à la ferme (son conjoint est installé sur une autre exploitation). » Agriculteur est un des rares métiers où les parents profitent autant de leurs enfants. Même si on est moins productifs un mercredi parce qu’ils sont avec nous, on mettra les bouchées doubles le lendemain », enchaîne-t-elle. « Quand j’étais salariée sur d’autres exploitations, je n’avais que très peu de temps pour moi. Là, j’ai plus de souplesse en termes d’horaire, d’organisation, je vois mon fils grandir et je peux prendre une demi-journée assez facilement », renchérit Ilona. En société, il est plus simple de concilier vie professionnelle et privée, complète Apolline Martel.
« Nous oublions trop souvent que notre corps est notre outil de travail »
L’attention est attirée, en particulier, sur les troubles musculo-squelettiques, auxquels les femmes sont plus exposées parce que le matériel n’est pas toujours adapté et que toutes ne s’arrêtent pas durant leur grossesse et après la naissance de leur bébé. S’ensuivent des préconisations sur les adaptations envisageables et les gestes de prévention. Amandine Toulza, invitée à s’exprimer lors de la présentation du guide, en sait quelque chose. Depuis toute petite, elle a vu ses parents, exploitants agricoles, s’épuiser à la tâche jusqu’à « être broyés physiquement », si bien qu’ils lui déconseillaient fortement ce métier. « Leur ferme n’était pas viable, ils ont fini par arrêter, il y a eu des périodes très compliquées », précise-t-elle.
Elle avait d’ailleurs bien l’intention de ne « jamais mettre les pieds dans l’agriculture » et s’est orientée vers le tourisme, avant de rencontrer son conjoint agriculteur et de s’installer finalement avec lui dans le Gard. Quelques années seulement à « courir partout tout le temps », elle « n’en pouvait déjà plus, physiquement et mentalement » et était au « bord du burn-out ». En se formant et avec l’aide d’une coach, elle a « appris à gérer le stress, à déléguer et à ne pas en avoir honte ». Elle a compris qu’elle devait se ménager, elle et ses salariés. Elle leur fait suivre des formations et des séances de coaching, tous les 15 jours, pour améliorer leurs gestes, postures, alimentation, sommeil, et qu’ils puissent décompresser. Chaque journée commence par un réveil musculaire via un partenariat avec un centre sportif.
La pratique du yoga est encouragée pour tenir le coup pendant la saison des récoltes. « Nous oublions trop souvent que notre corps est notre outil de travail et que nous n’y faisons pas assez attention », insiste-t-elle. « Il faut qu’un accident arrive pour en prendre conscience », regrette Apolline qui, depuis sa hernie discale, veille à plier les genoux avant de porter une charge et s’est équipée d’une petite chargeuse qui passe partout. Marine, pourtant sportive, cherche « comment forcer le moins possible, en particulier pour les travaux les plus exigeants ». Quant à Amandine, elle adapte les postes de ses employées souffrant d’une pathologie ou en fin de carrière. « Un robot de traite déjà en place ou la possibilité d’en mettre un par la suite faisait partie des critères de reprise », appuie Ilona.
« S’engager pour aller de l’avant »
Apolline Martel est « très attentive à l’ambiance de travail » tant pour les associés ou que les salariés, aux relations humaines, à la communication, à l’écoute et au respect des uns et des autres… Elle ajuste le management en conséquence et essaie de transmettre « le goût de l’entreprise ». Elle a même développé une marque employeur. Ce chapitre traite bien sûr des violences sexistes et sexuelles, comment les repérer et réagir que l’on soit victime ou témoin. Une sensibilisation nécessaire même pour celles qui n’y sont pas confrontées comme Ilona, salariée dans plusieurs fermes depuis la fin de ses études en France et à l’étranger. Nulle n’est malheureusement à l’abri.
– Le tracteur n’est pas un truc de femme.
– C’est écrit dans la notice ?
« Mes patrons étaient plutôt ouverts, commente la jeune femme. Je venais de signer une promesse d’embauche quand j’ai appris que j’étais enceinte, et j’ai quand même été embauchée. J’ai été remplacée pendant mon congé maternité et j’ai pu reprendre à 80 %. Et quand j’ai décidé de rejoindre mon mari sur l’exploitation, j’ai pu rester à 50 % quelque temps avant de partir définitivement. » Ultime sujet et non des moindres avant de refermer ce livret : l’engagement. Les acteurs du monde agricole sont d’abord représentés dans un schéma synthétique, suivi de quelques recommandations pour « prendre sa place dans les différentes instances », en insistant sur pourquoi cette implication est cruciale. Faut-il rappeler le chiffre donné par Marine Boyer : 2,7 % de femmes impliquées dans le réseau Cuma ?
Elles sont 8 à 10 % au conseil d’administration des coopératives agricoles, 5 à 20 % dans ceux des syndicats et un tiers à siéger dans les chambres d’agriculture. Pourtant, « nous apportons une vision différente, complémentaire », argue Marine Boyer. « Il ne faut pas y aller pour la reconnaissance mais par envie de réfléchir, trouver des solutions, aller de l’avant pour que notre agriculture soit résiliente et pérenne. S’engager, c’est 70 % de problèmes pour 30 % de bons moments », résume-t-elle. Mains fortes porte bien son nom. Il a été minutieusement choisi : « Mains, qui sèment, récoltent, nourrissent, c’est le premier outil des agriculteurs. Fortes parce que les agricultrices sont des femmes puissantes et inspirantes », conclut Anna Ercksen.