En Syrie

La bataille du blé entre le régime et les autorités kurdes


AFP le 11/06/2019 à 16:20

Scrutant son champ de blé dans le nord-est de la Syrie, Adel Othmane s'attend à une belle récolte, mais son enthousiasme reste mesuré : comme lui, les agriculteurs de la région se retrouvent embarqués dans les rivalités entre le régime et les autorités locales kurdes.

Dans un pays ravagé depuis 2011 par une guerre meurtrière, où des millions de personnes sont incapables de répondre à leurs besoins alimentaires, le blé est aussi au cœur du conflit. Tant pour le pouvoir de Bachar al-Assad que pour les autorités semi-autonomes kurdes du nord-est syrien, il est vital de mettre la main sur les récoltes de cette région considérée comme le grenier à blé du pays, pour garantir la production de pain et préserver la paix sociale. Les deux acteurs entretiennent des rapports tendus. Si le nord-est est tenu par les forces kurdes, les institutions étatiques de Damas y maintiennent une présence. Le régime a augmenté cette année son budget pour l’achat de blé dans toute la Syrie -un milliard de dollars-, revoyant à la hausse le prix de son achat au kilo, de 175 à 185 livres syriennes. Le montant proposé par les autorités kurdes a aussi grimpé, sans être en mesure de rivaliser avec l’offre de Damas il est passé de 150 à 160 livres. « On va vendre notre récolte à celui qui paye le plus. Au final, le paysan cherche son profit », commente Adel Othmane, des traces de terre séchée visibles sur sa chemise bleu ciel.

« Crise alimentaire »

Après avoir tenté d’interdire aux fermiers de vendre leur blé à Damas, les autorités locales kurdes sont revenues en mai sur leur décision, tout en imposant une condition : les récoltes achetées par le régime ne peuvent pas quitter la région, afin que la population locale en reste la bénéficiaire. « Si le blé allait vers Damas en raison d’un prix plus avantageux, cela provoquerait une crise alimentaire », explique l’expert sur la Syrie Fabrice Balanche. « Les Kurdes ne veulent pas laisser le blé sortir, car la production est à peine suffisante pour nourrir la population locale », ajoute-t-il. Avec l’explosion des prix et des habitants qui ont perdu leurs sources de revenus, la Syrie connaît déjà une « insécurité alimentaire généralisée », a prévenu le Programme alimentaire mondial (PAM). Quelque 6,5 millions de personnes sont incapables de répondre à leurs besoins alimentaires, d’après l’agence onusienne. À l’été 2018, la récolte de blé avait été la pire depuis 1989, en raison d’une « météo instable », selon l’Onu. Mais, en 2019, malgré de récents incendies qui ont ravagé des hectares et des hectares certains dus à des accidents, d’autres revendiqués par le groupe Etat islamique (EI) la récolte s’annonce généreuse. Ainsi, les autorités de Damas attendent environ 850 000 tonnes de blé à Hassaké, la capitale régionale, et elles s’apprêtent déjà à rafler la mise. « Les centres de réception céréaliers du gouvernement vont connaître un afflux important des agriculteurs, en raison des prix attractifs », estime à Hassaké le directeur des autorités agricoles rattachées au pouvoir de Damas, Amer Sello. « Par conséquent, la majorité de la production de la province ira aux centres gouvernementaux », se réjouit-il.

Le blé, « arme très puissante »

Fort du soutien de la Russie et de l’Iran, Damas a multiplié les victoires face aux rebelles et aux jihadistes, jusqu’à asseoir son pouvoir sur près de 60 % du pays. Mais avec la guerre et les sanctions internationales, les territoires gouvernementaux connaissent d’importantes difficultés économiques et de nombreuses pénuries, notamment de carburant. Une crise du pain viendrait s’ajouter. « Bachar al-Assad a besoin de l’accès aux céréales du nord-est syrien pour prévenir une crise du pain dans les régions qu’il contrôle », affirme Nicholas Heras, expert du Center for a New American Security. Damas a entamé des négociations avec les Kurdes pour déterminer le sort des vastes territoires qu’ils contrôlent, et qui représentent près de 30 % du pays. Mais ces pourparlers piétinent : la minorité, longtemps opprimée et discriminée par le pouvoir central, tient à son autonomie acquise à la faveur du conflit. Les Kurdes semblent donc peu enclins à toute concession, d’autant plus qu’ils sont soutenus par Washington, partenaire dans la lutte contre l’EI. « Le blé est une arme très puissante dans cette prochaine phase du conflit », avance Nicholas Heras. « Les États-Unis veulent utiliser les ressources dans les territoires (kurdes), notamment les céréales, comme un levier pour faire pression sur le régime », souligne-t-il. L’objectif, explique-t-il, pourrait être « d’imposer des concessions » au régime et à son allié russe, au moment de négociations de paix menées sous l’égide de l’ONU, qui sont aujourd’hui au point mort. En attendant, les responsables kurdes ne cachent pas leur colère face à cette offensive du blé menée par le pouvoir d’Assad. Le régime « a rendu public son prix (du blé) pour semer la discorde entre la population et l’administration autonome », s’agace le co-président de la commission économique et agricole kurde, Salmane Baroudou. « C’est un moyen d’exercer une pression politique ».