Jeunes éleveurs : « J’adore mon métier, mais pas 70 h par semaine »
TNC le 14/04/2026 à 14:25
La plupart des jeunes éleveurs, interrogés par Lisa Vincent dans le cadre de sa thèse, sont « très critiques quant à la charge de travail et le peu de temps libre » en bovins. Pour certains, vivre de leur métier est la juste reconnaissance des efforts fournis. Inversement, d'autres se disent prêts à ne pas bien gagner leur vie à une condition : ne pas travailler comme des forcenés.
« Depuis qu’ils sont installés, 67 % des jeunes éleveurs ont travaillé tous les jours. La médiane, en termes de temps de travail hebdomadaire, se situe autour de 60 h. 22 % seulement ont pris quelques week-ends de repos. » Des chiffres issus de la thèse de Lisa Vincent, de l’Institut Agro Montpellier, intitulée « Le travail en transition : trajectoires d’exploitations et soutenabilité du travail dans l’installation en élevage », présentée lors du webinaire #Pause travail 29 du RMT travail en agriculture, le 12 mars dernier sur la chaîne Youtube de l’Idele.

« Comment les éleveurs récemment installés, depuis 5 à 10 ans, parviennent-ils à ce que le travail sur l’exploitation soit soutenable et pourquoi les premières années d’activité sont-elles cruciales pour y arriver ? » : telle était la question posée. Dans ce cadre, une petite cinquantaine a été interrogée, 45 précisément (entretiens qualitatifs), des hommes à 82 %, diplômés (d’un BTS pour beaucoup), âgés de 20 à 30 ans pour 50 % d’entre eux, en reprise familiale (58 %), en société (55 %) et avec une expérience professionnelle agricole antérieure (70 %).
J’adore mon métier, je m’en fiche de bosser 70 h/semaine.
Six dimensions ont été étudiées : la charge de travail et le temps libre, le rythme, les performances économiques, la pénibilité physique, l’autonomie, l’insertion sociale professionnelle. Elles permettent d’évaluer la soutenabilité du travail en élevage. Les trois premières, « les plus pertinentes », ont été détaillées. Au vu des données citées plus haut, la charge de travail apparaît particulièrement élevée les premières années d’installation en bovins lait surtout.
Les résultats sont cependant « très contrastés » entre les répondants : « 31 % réussissent à prendre plus de deux semaines de congés par an et 33 % se libèrent un week-end sur deux ou trois », nuance Lisa Vincent. « La plupart sont malgré tout très critiques quant à la charge de travail et le manque de temps libre. Ils se plaignent d’être décalés par rapport à leurs amis et l’ensemble de la société », constate-t-elle. Mais encore une fois, ces critiques ne sont pas « unanimes ». « Plusieurs m’ont dit : « J’adore mon métier d’éleveur, je m’en fiche de bosser 70 h par semaine ». »
Plus de 5 h d’astreinte/jour
Le rythme de travail est, lui aussi, perçu de manière très inégale. En vaches laitières, il est fortement marqué par l’astreinte : l’alimentation des animaux, le nettoyage et le paillage des stabulations… et principalement la traite. « Pas mal d’enquêtés sont au-delà de 5 h par jour et par travailleur, note Lisa Vincent. Installés depuis peu, ils sont déjà épuisés et conscients que ce n’est pas vivable sur le long terme. » Ces propos recueillis sont plutôt éloquents : « Un truc de fou, tu ne vis pas, les gens voient la qualité de nos fromages mais pas ce qui se cache derrière. »
Ce n’est pas vivable sur le long terme.
Certains parlent même « d’enfermement sur la ferme », notamment parce que les travaux d’astreinte s’effectuent à heure fixe ce qui, là encore, est davantage le cas en lait qu’en viande. À ce rythme quotidien, s’ajoutent des rythmes hebdomadaires, comme avec la transformation et la vente directe ou en circuits courts, et des pics d’activités saisonniers (récolte d’herbe, moisson, ensilage, vêlages, etc.) à gérer en parallèle. Alors quand les trois se télescopent… D’où l’impression de courir constamment, « d’être toujours dans l’urgence, avec des horaires à rallonge de très tôt le matin à très tard le soir ».
« Les exploitations très diversifiées sont particulièrement exposées. Elles n’ont presque aucun moment de répit », fait remarquer Lisa Vincent. Elle met également en garde contre le risque d’erreur qui augmente de plus en plus. Ce qui fait le lien avec la dimension « performances économiques ». Elle est bien sûr essentielle pour la pérennité de la structure et de l’installation. Il s’agit non seulement de pouvoir « vivre de son métier d’éleveur » mais aussi d’avoir « la reconnaissance du travail fourni ». « Si ce dernier est conséquent et que les résultats ne sont pas bons, les jeunes installés se sentent dévalorisés », appuie Lisa Vincent.
Performances/charge de travail : histoire de compromis
Elle exhorte à ne pas regarder les déterminants de la soutenabilité du travail en élevage un par un, mais la façon dont ils s’articulent les uns avec les autres. « Aucun producteur rencontré n’est satisfait ou insatisfait dans tous les domaines mentionnés », pointe-t-elle. Mais tous vont chercher des compromis, généralement entre les performances économiques et la charge de travail : « certains sont d’accord de ne pas bien gagner leur vie à condition de ne pas bosser comme des forcenés ! »
D’autres souhaitent être libres pas tard le soir pour leur engagements professionnels, ou une semaine sur deux car ils sont séparés en garde alternée pour leurs enfants, etc. Autres exemples de compromis. « Ceux qui conviennent à l’un ne sont pas forcément adaptés à quelqu’un d’autre, souligne Lisa Vincent. Surtout, ils évoluent au fil de la carrière. Au début de l’installation, tout le monde ou presque est prêt à travailler dur, pour développer l’exploitation entre autres. Ensuite, quand ils se mettent en couple et deviennent parents, ils veulent profiter de leur famille. »