[Témoignage] Gestion de l’eau

Emmanuel Ferrand : « La sécheresse que nous vivons est historique »


TNC le 31/08/2019 à 12:00
Dans la Nièvre, Stéphane Aurousseau, éleveur de Charolaises, craint, comme Emmanuel Ferrand, une sécheresse sans précédent. (©@StphAurousseau)

Dans la Nièvre, Stéphane Aurousseau, éleveur de Charolaises, craint, comme Emmanuel Ferrand, une sécheresse sans précédent. (©@StphAurousseau)

Agriculteur à Saint-Pourçain-sur-Sioule, dans l’Allier, et maire de sa commune, Emmanuel Ferrand évoque sur son blog l’épineux sujet de la gestion de l’eau, dans un contexte de sécheresse sans précédent dans sa région. Pour lui, tous les citoyens « doivent accepter de créer des réserves à l’échelle des bassins », et non « des petites réserves individuelles ne servant qu’à exacerber les esprits lors des crises ».

C’est un « vaste sujet sur un élément si essentiel à la vie qui peut être la cause du bonheur comme du malheur », qu’ Emmanuel Ferrand, agriculteur dans l’Allier, ouvre sur son blog : celui de la gestion de l’eau, dans un contexte de sécheresse dramatique pour les agriculteurs de nombreuses régions françaises. En tant qu’élu local, (il est maire de Saint-Pourçain-sur-Sioule, dans l’Allier), Emmanuel Ferrand gère l’assainissement de sa commune « depuis 1995 ». Il est « membre du syndicat d’eau potable et d’assainissement, siégeant dans deux Sage (Schéma d’aménagement et de gestion de l’eau), au comité de bassin Loire-Bretagne et au comité de gestion des barrages de Naussac et Villerest. Au Conseil régional Rhône-Alpes-Auvergne, il s’occupe du dossier de l’eau en agriculture ».

Emmanuel Ferrand est agriculteur à St-Pourçain-sur-Sioule, maire de sa commune, vice-président de la communauté de communes, conseiller régional et vice-président du Sivom eau et assainissement du Val d’Allier. (©FRSEA)

« J’ai connu les sécheresses de 1990 à 1992 où nous avons créé le syndicat des irrigants du Val d’Allier avec un groupe d’agriculteurs, celle de 2003, celle de 2011, de 2015, 2018 et 2019 », raconte-t-il. Mais pour lui, « la sécheresse que nous vivons est historique ».

« À chaque fois que des événements comme ceux-là se produisent, on trouve un tas de gens qui ont un avis sur tout, des solutions à tout, mais qu’à la première pluie on n’écoute plus car ils sont passés à autre chose, surfant sur l’émotionnel ou l’actualité. »

« On sait très bien que beaucoup de guerres se déclenchent par le sujet de l’eau, il n’y a qu’à regarder du côté du Moyen Orient ou de l’Afrique et des régions où l’eau est rare pour que le moindre fil d’eau devienne objet de convoitise souvent par les armes », rappelle-t-il. N’oublions pas non plus le droit d’eau très complexe en France par son histoire et son actualité, rien ne peut se faire sur ce sujet sans avoir à faire à une réglementation conséquente. »

Lire aussi le reportage : Sécheresse – Les agriculteurs auvergnats inquiets après une récolte catastrophique

« Nous n’avons que deux solutions pour s’adapter au changement climatique »

« Dans nos contrées où nous ne sommes pas censés en manquer pour le moment, il est devenu un enjeu politicien, avec lequel certains se font élire sur des dogmes simplistes n’ayant pour la plupart jamais géré la moindre structure chargée de sa gestion.

Le changement climatique fait que les crises se rapprochent et ce n’est pas tellement sa quantité qui va manquer que sa répartition au long de l’année. Nous avons une myriade d’études et de projections qui démontrent que nous n’avons que deux solutions pour s’adapter à ce changement climatique.

Laisser faire, et dans ce cas il nous faut nous attendre à des déplacements de population pour laisser de vastes parties de l’Europe ouvertes à la désertification créant des espaces sans vie humaine qui seront, suivant les événements, laissés tantôt aux proies des flammes tantôt à celles des inondations.

Une étude récente portée par l’EPL Loire (Etablissement public Loire coordonnant les actions menées sur la Loire et ses affluents, ndlr) démontre parfaitement qu’en 2050,  si rien n’est fait, Clermont-Ferrand rentrera dans une zone semi-aride où il ne sera plus permis que de prendre 1 douche par semaine. Le Sage Allier porte d’ailleurs une étude conséquente sur l’aspect quantitatif de la chaîne des Puys. Il faut s’attendre beaucoup plus souvent à avoir des restrictions d’eau tous les étés et les rivières comme la Sioule ou l’Allier asséchées. Bien plus que toute l’économie qui sera pénalisée, c’est la vie locale qui devra se déplacer. Et ce n’est pas un scénario catastrophe que je décris là car nous aurons des périodes de fortes pluies pouvant déclencher des inondations très importantes.

Ou alors il y a aussi la solution de réagir de manière intelligente, sans passion et trouver des solutions globales qui partent du principe simple de la constitution de réserves et de son utilisation avec économie.

Créer des réserves qui se remplieraient l’hiver pour être utilisées lors des périodes de pénuries

Faire de petites réserves personnelles ne résout rien et ne sert qu’à exacerber les esprits lors des crises en créant la différence entre ceux qui ont et ceux qui n’ont ou ne peuvent avoir.

Il convient donc d’accepter pour préserver un maximum de vies qu’elles soient humaines ou renforçant la biodiversité, de créer des réserves d’eau à l’échelle de bassins ou sous-bassins qui se rempliraient l’hiver pour être utilisées lors des périodes de pénurie. On peut toujours dire qu’on ne veut pas d’un barrage pour ne pas détruire la biodiversité locale, quand il n’y a plus d’eau dans une rivière, la biodiversité disparaît et parfois de manière irrémédiable.

On connait les émois qu’a créés Sivens, mais hormis un enjeu politicien, c’est l’exemple même d’une zone vouée à la disparition de toute vie dans le bassin concerné.

En matière agricole, il aurait été intelligent d’accepter des cultures génétiquement modifiées résistantes à la sécheresse, cela existe, mais le côté émotionnel sociétal l’emporte là aussi sur le côté rationnel et scientifique. Il existe aussi sur ce secteur le développement de plantes résistantes naturellement à la sécheresse ou des modes d’agriculture économes en eau, ou des modes d’irrigation performants, j’ai confiance au progrès technique mais sans l’irrigation aucune agriculture ne sera possible et encore moins l’élevage, il suffit de voir l’état des prairies cette année.

Il ne convient absolument pas de faire ce qui se fait en Arabie-Saoudite où dans des déserts gigantesques des pivots d’irrigation immenses irriguent des surfaces de maïs ou de luzerne avec de l’eau pompée à des centaines de mètre de profond pour alimenter des élevages de 10 000 vaches.

Je n’ai pas abordé l’aspect qualitatif qui, là aussi, pourrait occuper bien des mots mais lorsqu’il y a rareté, mécaniquement la qualité est étroitement liée.

Lire aussi : Assises de l’eau – 23 mesures pour une nouvelle gestion de la ressource en eau

En conclusion, sans passion et une fois qu’on met de côté les « y a qu’à, faut qu’on », les acteurs de l’eau peuvent trouver des solutions à long terme. Je me réjouis que depuis peu de la base jusqu’au plus haut de l’Etat, ces idées font leur chemin et commencent à être acceptées jusqu’à leur mise en œuvre.

Dans l’Allier, grâce à l’initiative de l’ensemble des acteurs, locaux, régionaux et nationaux, des réserves verront bientôt le jour dans le département pour que les paroles deviennent des actes. »

L’été dernier, Emmanuel Ferrand avait poussé un coup de gueule au sujet du glyphosate.