Rémi Mer

« Dans la tête d’un jeune agriculteur »


TNC le 20/03/2019 à 05:43
Passion, territoire, environnement, qualité, bien-être, image, consommateurs... des mots qui résument parfaitement les sujets de préoccupations actuels des jeunes agriculteurs. (©TNC)

Passion, territoire, environnement, qualité, bien-être, image, consommateurs... des mots qui résument parfaitement les sujets de préoccupations actuels des jeunes agriculteurs. (©TNC)

 « Les jeunes agriculteurs rencontrés sont heureux, insiste l'auteur. Leur enthousiasme et leur optimisme m'ont étonné vu le contexte agricole difficile. Ils ont envie de réussir et de vivre de leur métier. » (©DR)

« Les jeunes agriculteurs rencontrés sont heureux, insiste l'auteur. Leur enthousiasme et leur optimisme m'ont étonné vu le contexte agricole difficile. Ils ont envie de réussir et de vivre de leur métier. » (©DR)

Les jeunes agriculteurs sont le sujet de deux livres, sortis en novembre 2018. Si des spécialistes du monde agricole se sont intéressés, au même moment, à cette nouvelle génération de producteurs, ce n'est sans doute pas un hasard. Car si la passion est immuable, leurs profils et leurs parcours diffèrent de ceux de leurs aînés, comme leur vision du métier et leur façon de l'exercer, leurs aspirations et leurs craintes. C'est ce que montrent ces deux ouvrages, d'une manière différente. Après avoir suivi Christophe Dequidt, il y a quelques jours, pour un « Tour de France des jeunes talents de l'agriculture », plongeons « Dans la tête d'un jeune agriculteur » avec Rémi Mer.

 

Pourquoi ce livre ?

« C’est un projet que j’avais depuis une dizaine d’années, explique Rémi Mer, consultant indépendant auprès des organisations professionnelles agricoles, des collectivités, organismes scientifiques, ministères. Fils d’agriculteur et citadin, je travaille depuis 35 ans sur le double regard que se portent mutuellement les agriculteurs et la société, ce qui m’a conduit à écrire en 1999, Le paradoxe paysan, un essai sur le malentendu croissant qui s’est installé entre l’agriculture et le grand public, suite à la crise de la vache folle notamment. »

Je n’ai pas voulu écrire un texte a priori, à partir de ce que j’ai pu observer au cours de ma carrière, mais aller à la rencontre des jeunes agriculteurs.

« Je voulais voir comment les jeunes agriculteurs appréhendent cette incompréhension de leurs concitoyens. À l’échelle d’un territoire, la Bretagne, que je connais bien puisque j’en suis originaire et qui est à la fois un modèle pour le dynamisme de son agriculture et un contre-modèle contesté par les médias et beaucoup de Français, en raison des revers liés aux systèmes intensifs. Sachant que ces observations régionales sont transposables à l’ensemble de la France. Je n’ai pas souhaité écrire un texte a priori, à partir de ce que j’ai pu observer au cours de ma carrière. Je suis allé à la rencontre de ces jeunes producteurs pour échanger avec eux sur leurs profils et leurs parcours, leurs visions du métier, leurs aspirations et leurs doutes. »

Un vrai travail d’enquête qui a débuté à l’automne 2015, en pleine crise de l’élevage, laitier comme porcin, et manifs d’éleveurs en proie à de graves difficultés économiques. De ces entretiens informels est né l’ouvrage Dans la tête d’un jeune agriculteur, paru en novembre 2018. Un moyen pour l’auteur de « rendre hommage » à cette nouvelle génération d’exploitants agricoles qui fait face à de nombreux défis. Volatilité des marchés, baisse des prix, concurrence déloyale, emprise des distributeurs, problèmes sanitaires (grippe aviaire, lait contaminé…), polémiques autour du glyphosate, de la consommation de viande et de l’élevage lui-même… en trois ans, la situation agricole ne s’est pas améliorée et les sources de tension sont multiples.

Qui sont ces jeunes agriculteurs ?

Ils sont 20 et sont installés depuis moins de cinq ans. Cet échantillon aléatoire est « représentatif de la diversité des situations sur le terrain » au niveau de :

  • l’âge (22 à 38 ans) ;
  • l’origine sociale (des enfants d’agriculteurs, mais qui de plus en plus reprennent des fermes hors cadre familial, et beaucoup de personnes non issues du milieu agricole) ;
  • l’itinéraire personnel (formation agricole ou non, installation dès la fin des études mais plus souvent après une autre expérience, parfois à l’étranger) ;
  • les projets (taille, production) ;
  • les pratiques (système conventionnel ou bio, l’agriculture biologique faisant de nombreux adeptes parmi les jeunes, avec transformation ou non, et commercialisation en filières longues, circuits courts ou vente directe).
  • À noter : les femmes sont bien représentées comme dans l’agriculture bretonne (25 à 33 % selon les productions).

« Une diversité qu’il n’y avait pas chez leurs aînés, dont ils n’ont pas pleinement conscience et qui rend difficile toute vision globale », constate Rémi Mer. Pour preuve, ces jeunes exploitants agricoles ne se définissent pas avec le même nom. Certains utilisent le terme générique d’agriculteurs, beaucoup se disent « producteur de lait, de céréales, etc. » et très peu emploient le mot « chef d’entreprise ». Une chose n’a pas changé cependant par rapport aux générations précédentes : tous sont animés par la passion du métier, même si celle-ci est parfois venue plus tard. « Ce sont des jeunes agriculteurs heureux. Leur enthousiasme et leur optimisme m’ont étonné vu le contexte agricole difficile, insiste l’auteur. Ils ont envie de réussir et de vivre de leur métier « au pays », même si leurs préoccupations sont plus techniques qu’économiques. » Dans  son livre, il reconnaît d’ailleurs « qu’ils sont très compétents techniquement mais qu’il ne s’agit plus aujourd’hui que d’un prérequis ». « Ils tracent leur propre chemin et sont à la recherche d’une grande autonomie. »

Ils ont le sentiment qu’on leur en demande beaucoup, qu’ils ont déjà fait pas mal d’efforts, mais qu’ils ne sont pas reconnus pour cela.

Aujourd’hui, faire le métier d’agriculteur relève aussi davantage d’un choix que d’une tradition familiale. Pour autant, « ce choix, ils le font généralement pour la vie, un engagement lourd » qui les exhorte à « s’accrocher coûte que coûte », peut-on lire au début de l’ouvrage. « Ils pensent qu’ils seront encore là demain, même s’ils sont sans cesse remis en cause. » Leurs principales craintes en effet concernent les critiques dont ils font l’objet de la part des médias et de la société et l’absence de soutien des politiques. « Ils ont le sentiment qu’on leur en demande beaucoup, qu’ils ont déjà fait pas mal d’efforts, en particulier en matière d’environnement et de bien-être animal, mais qu’ils ne sont pas reconnus pour cela. Ils ne comprennent pas et acceptent mal ces accusations et ces attentes supplémentaires. »

Ce que l’auteur veut montrer

Dans la première partie du livre, intitulée « Ce qu’ils m’ont dit », Rémi Mer laisse les jeunes agriculteurs s’exprimer autour d’une dizaine de thèmes majeurs, selon lui : leurs motivations et leurs expériences antérieures, leurs missions en tant qu’agriculteur, leurs conditions de travail et de revenu, leur insertion dans les filières et les territoires, leurs perceptions de l’avenir et leurs positions sur des sujets d’actualité tels que l’environnement, le bien-être animal, la consommation de viande, l’image de l’agriculture bretonne dans les médias et la société, la nécessité de communiquer davantage.

« On ne leur donne que rarement la parole. Or, ils ont beaucoup de choses à dire et beaucoup d’interrogations », témoigne celui qui se demandait, comme il l’indique dans son texte, « comment il allait faire parler ces taiseux », habitués à « travailler et souffrir en silence », comment ceux-ci « allaient vivre cette injonction à prendre la parole de la part d’un inconnu » et « comment il pourrait le mieux possible retranscrire leurs propos ». « Être fils de paysan ne suffit pas à pouvoir parler en leur nom, il faut trouver la bonne distance, la bonne manière de faire », précise-t-il quelques lignes plus loin.

Dans le reste de l’ouvrage, sous le titre « Ce que je voudrais leur dire », Rémi Mer essaie de créer une sorte de « dialogue » avec les jeunes producteurs, et de leur apporter son analyse et des éléments de réponse grâce à son expérience professionnelle au contact d’agriculteurs, de chercheurs et d’experts. Il insiste, en particulier, sur « la nécessaire segmentation de l’offre et sur l’importance de s’ouvrir à la société et d’être à l’écoute de ses demandes ». « Cela commence par des échanges avec les voisins. Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur d’expliquer ce qu’ils font. Ils ont tout à gagner car les gens sont très réceptifs et très curieux vis-à-vis de l’agriculture. Ils veulent comprendre d’où vient leur alimentation. » C’est pour cela que l’auteur adresse son ouvrage Dans la tête d’un jeune agriculteur aux agriculteurs et aux non-agriculteurs, espérant que cela contribuera à recréer un lien, ou tout au moins incitera ces deux populations à dialoguer, pour désamorcer les conflits et permettre une reconnaissance et un respect mutuels.

Les agriculteurs ne doivent pas avoir peur d’expliquer ce qu’ils font. Ils ont tout à gagner car les gens sont très réceptifs et très curieux vis-à-vis de l’agriculture.

Quels sont les atouts et contraintes de l’agriculture bretonne pour répondre aux défis actuels ?

Selon l’auteur, la Bretagne disposent de nombreux avantages, en termes de climat et de qualité des sols notamment. « C’est également l’une des régions qui installe le plus de jeunes agriculteurs, autour de 500 chaque année. Et où l’élevage est fortement implanté et constitue une source importante d’emplois, avec un tissu industriel agroalimentaire très développé. Mais les habitants n’en ont pas conscience, complète Rémi Mer. Dans mon livre, j’ai voulu voir comment les jeunes producteurs positionnent leur projet dans ce territoire et comment celui-ci peut bénéficier de ces nombreuses installations. »

Il n’y a pas une solution mais un champ de possibles et c’est tant mieux pour les jeunes !

Le revers de la médaille : l’émergence de problèmes liés à la concentration des exploitations, environnementaux principalement, avec entre autres, les algues vertes et les nitrates. « Il va falloir passer progressivement d’une production en volume à une production en valeur, intégrant davantage les paramètres économiques, d’où une évolution des pratiques et des marchés qui n’est d’ailleurs pas spécifique à la Bretagne », préconise Rémi Mer.

Pour cela, « il n’y a pas une solution mais un champ de possibles et c’est tant mieux pour les jeunes. Ce sont eux qui nous donneront à manger demain et c’est à nous de leur redonner espoir », dit-il quelque part dans son livre. L’auteur conclut l’interview en assurant que « le lien entre agriculteurs et consommateurs se renouera autour de la fonction nourricière de l’agriculture, et d’une meilleure identification de l’origine des aliments et de la destination des productions. Les uns veulent savoir qui les nourris et les autres qui ils nourrissent ».