Néonicotinoïdes

L’avenir de la production de sucre en France en sursis


AFP le 21/10/2020 à 10:15
Du fait de la jaunisse et de la sécheresse, les baisses de rendements peuvent aller jusqu'à - 50 à - 60 %. (©CGB)

Du fait de la jaunisse et de la sécheresse, les baisses de rendements peuvent aller jusqu'à - 50 à - 60 %. (©CGB)

Trois ans : industriels et planteurs jugent très court le délai accordé par le gouvernement pour trouver des substituts aux insecticides néonicotinoïdes dans les cultures de betteraves, et se retroussent les manches pour essayer de garantir l'avenir de la filière sucrière française.

« On fait une exception qui va durer très peu de temps, trois ans maximum, et après ça sera terminé », a prévenu récemment la ministre de la transition écologique Barbara Pompili, alors que le texte ré-autorisant temporairement jusqu’en 2023 ces produits néfastes pour les insectes, voté à l’Assemblée, doit encore être examiné au Sénat en première lecture.

Franck Sander, président du syndicat des betteraviers (CGB) espère que l’effort financier consacré à la recherche permettra d’éviter une redite de la récolte 2020, qui s’annonce « catastrophique ».

Privées depuis 2018 des néonicotinoïdes dans l’enrobage de leur semence, une grande partie des betteraves françaises ont en effet été minées cette année par une jaunisse transmise par des pucerons.

Dans ses champs près de Saint Quentin (Aisne), Philippe Parmentier constate les dégâts : « en moyenne sur cinq ans, je suis à 97 tonnes (…) Cette année, je suis à 60 tonnes, j’ai des voisins qui en font 30 », la sécheresse s’étant ajoutée à la jaunisse.

L’impact est « très hétérogène », complète Alexis Duval, président du directoire du groupe sucrier Tereos : « le sud de Paris et une partie de la région Grand-Est » sont affectés par des baisses de rendements pouvant aller « jusqu’à – 50 %, – 60 % » de betteraves par hectare, alors que les rendements sont « bons » dans le Nord et en Normandie.

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Inquiétude pour l’avenir

Recherche variétale, biocontrôle… Un vaste programme de recherche mobilisant « 20 millions d’euros sur trois ans » va tenter de trouver des solutions pour se passer des néonicotinoïdes, a récemment souligné Philippe Mauguin, patron de l’Institut de recherche agronomique Inrae.

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Néonicotinoïdes – Un plan de transition pour la filière betteraves

Mais Alain Commissaire, directeur général de Cristal Union, deuxième groupe sucrier français, se dit « vraiment préoccupé » pour l’avenir, estimant que l’État, lorsqu’a été votée la première interdiction des néonicotinoïdes en 2016, a fermé les yeux sur l’absence de solutions alternatives pour les planteurs.

« Nous attendons beaucoup » du comité de suivi demandé par le ministre de l’agriculture après la ré-autorisation temporaire des semences enrobées, ajoute-t-il.

Cette année, à la faveur d’une remontée des prix du sucre, d’efforts de réduction des coûts et d’une meilleure valorisation de la betterave, les deux groupes français tablent sur un résultat net positif.

Néanmoins, la mauvaise récolte va diminuer l’utilisation et donc la rentabilité de l’outil industriel : Tereos table ainsi en moyenne sur 110 à 115 jours de campagne contre 120 à 130 jours ces dernières années, tandis que Cristal Union prévoit une « campagne moyenne autour de 100 jours, contre 118 jours l’an dernier ».

« Cris de désespoir » en petites terres

Pour inciter les planteurs à replanter l’an prochain, et alimenter les 24 usines françaises, les industriels ont relevé le prix d’achat des betteraves cette année. Tereos a annoncé un prix minimum de 24,50 euros la tonne, auquel s’ajouteront primes et indemnités, contre 22,37 euros au total l’an passé. Cristal Union versera un prix de base de 24 euros, auquel s’ajoutera une prime conjoncturelle d’un euro.

Pour le moment, on n’observe aucune désaffection d’agriculteurs, aussi bien chez Tereos que chez Cristal Union. Un soulagement résultant de la visibilité apportée par le retour des néonicotinoïdes, qui garantissent leurs rendements, mais pas seulement.

Tête d’assolement « indispensable » dans la rotation des cultures prônée par la transition environnementale, la betterave permet en effet, contrairement à une terre où il n’y aurait que des céréales, de « casser le cycle des mauvaises herbes »… et ainsi de limiter les intrants agricoles, fait valoir Franck Sander.

Mais même avec la meilleure volonté, certaines régions betteravières, moins productives, sont en sursis, craint Alain Commissaire.

« Plus la situation devient compliquée en termes climatologiques ou de résistance aux maladies, plus il faut que les terres soient de bonne qualité, il est clair que les planteurs en « petite terre » auront plus de difficultés », dit-il.

Il évoque notamment des « cris de désespoir » dans des bassins de production au sud de Paris, touchés pour la deuxième année par la sécheresse, dans le Loiret, l’Eure-et-Loir et la Seine-et-Marne. Deux sucreries du groupe en dépendent.