Témoignage

G. Hamel (14) : « S’agrandir, produire plus et se retrouver face à un mur »


TNC le 27/01/2020 à 06:07

Guillaume Hamel élève 200 vaches laitières et leur suite à Vouilly (Calvados). Depuis son installation en 1996, l'éleveur a cumulé les difficultés : des associations qui n'ont pas fonctionné, un surendettement de la structure, un gros retard de paiement des aides à la conversion et comme si ça ne suffisait pas, il s'est récemment fait couper l'herbe sous le pied avec le retrait des aides aux légumineuses fourragères. Malgré son optimisme, Guillaume crie son ras-le-bol !

Dans le parc régional des marais du Cotentin et du Bessin, près des plages du Débarquement, se situe le château de Vouilly. C’est autour de cette magnifique propriété de famille que le troupeau laitier de Guillaume Hamel vient de terminer ses derniers jours de pâturage. L’éleveur quant à lui, reprend son souffle. En effet, ces dernières années n’ont pas été de tout repos, avec une pression économique importante à gérer.

S’associer et produire plus pour couvrir de fortes charges

Guillaume a rejoint son père en 1996 sur l’exploitation familiale qui comptait alors 40 ha et 300 000 litres de lait. « À l’époque, il fallait que je reprenne autre chose en plus pour pouvoir m’installer, se souvient-il. J’ai donc ajouté 50 ha et 200 000 l de lait à la structure existante. » Il a alors fallu faire de la place et effectuer la mise aux normes.

Le bâtiment n’a cessé de s’agrandir ensuite : en 2003, père et fils s’associent avec un voisin. En 2006, le père de Guillaume quitte la structure pour prendre sa retraite et est aussitôt remplacé par sa femme. En 2008, une 4e personne rejoint l’exploitation. « Nous étions arrivés à 1,2 million de litres de référence et 160 ha à cultiver, plus des taurillons à faire. » Guillaume était confiant. Il témoignait même en 2012 dans Ouest France : « Cette formule nous permet de mutualiser les outils, les charges, celles des salariés notamment. Mais aussi de sauvegarder ces emplois. Et de nous permettre de poursuivre une profession que l’on aime. »

Pourtant, il a vite déchanté : « Ma mère a pris sa retraite en 2010 et les deux autres associés sont eux aussi partis en 2014. Il m’a fallu racheter leurs parts, tandis que je payais encore mon installation, la mise aux normes et l’agrandissement du bâtiment. » L’éleveur se souvient : « Ça a été très compliqué. En 2014, j’ai même remis en question le fait de produire du lait. Ça n’était plus possible, j’ai dû me placer en redressement judiciaire. » C’est à ce moment-là que le déclic est apparu : « J’ai pris la décision de changer totalement de stratégie pour passer en bio et partir sur un système tout herbe. »

Retrouvez aussi : chez Fabrice Charles (22), c’est la crise du lait qui a tout bouleversé : « On est passé d’un système intensif à du 100 % pâturage, monotraite et vêlages groupés. »

Passer en système herbager, accompagné (ou pas) par les aides

Pour passer les 160 ha en herbe, il a fallu réimplanter des prairies. « À l’automne 2014, j’ai semé 30 ha d’un mélange multi-espèces (8 au total) éligible à l’aide aux légumineuses fourragères. Mon objectif était de semer 30 ha chaque année durant 4 ans. J’aurais pu semer un mélange RGH-trèfle violet mais je voulais quelque chose qui dure dans temps. Ça coûte cher forcément. En semences certifiées bio, il fallait compter 300-400 €/ha, implantation comprise, mais l’aide était motivante : 250 €/ha. »

« J’ai touché l’enveloppe promise en 2017 pour les engagements de trois ans. Mais le 2 janvier 2018, le ministre de l’agriculture a pris la décision de supprimer l’aide, comme ça d’un seul coup. Je n’ai donc pas été payé en 2018 ni en 2019. Pour les 120 ha finis d’implanter en 2018, cela représentait 25 000 €/an. » explique amèrement l’éleveur à qui il a manqué 50 000 € pour ces deux années.

Et comme si ça ne suffisait pas, l’éleveur a attendu trois ans avant de toucher ses premières aides à la conversion. Il se souvient : « Mon lait a été payé au prix du conventionnel durant deux ans alors que la production chutait. Heureusement, j’avais l’aide la laiterie mais ça ne suffisait pas. Il me manquait presque 100 000 €, autant vous dire que cette période a été très compliquée financièrement ! » Guillaume a enfin perçu ses aides en 2019 mais il le sait, d’autres attendent toujours. Dans le Finistère par exemple, Laurent Lepape témoignait de sa colère dans une interview au Space : « J’attends 60 000 € d’aides en retard de versement depuis 2016. »

Face aux difficultés, ne pas renoncer

Comme beaucoup, Guillaume Hamel a également subi la sécheresse estivale de plein fouet : « Cette année, les vaches ont consommé tout l’enrubannage durant l’été. Heureusement, j’ai voulu tester une quinzaine d’hectares de maïs derrière un méteil, ça me fait un peu de stock. Aujourd’hui, elles sont donc au foin et au maïs. » Pourtant, l’éleveur ne compte pas renouveler le maïs : « C’est trop risqué ! Je préfère rester au méteil et relâcher les vaches à l’automne si les conditions le permettent. »

On peut le dire, l’agriculteur a cumulé les galères. Il a pourtant su sortir la tête de l’eau et est même redevenu confiant, « on commence à voir le bout du tunnel » comme il dit. « En 2020, ce sera la 5e année du passage en bio donc ça devrait aller mieux. » Il a d’ailleurs gardé sa référence laitière d’1,2 million de litre et espère bien les produire.

Intéressé par beaucoup de choses, Guillaume pratique désormais le croisement Holstein x Jersiais et Holstein x Rouge scandinave. Il assiste à de nombreuses formations pour encore améliorer son système. La dernière en date : la culture des méteils avec l’association La vache heureuse. L’éleveur envisage l’avenir avec plus de sérénité qu’avant. Il confie même : « Mes deux filles sont intéressées par l’agriculture et j’espère qu’elles pourront, elles aussi, en faire leur métier un jour. »

Des attentes pour la future Pac à venir

Sans surprise, Guillaume attend un retour en arrière de la part du gouvernement : « Dans la prochaine Pac, il faudrait remettre au goût du jour cette aide aux légumineuses fourragères pour permettre aux exploitations d’être plus autonomes. Ces mélanges permettent aussi de se passer de phytos et d’engrais. Il y a également tout cet aspect biodiversité : avec huit espèces différentes, il y en a toujours une en fleur, soit un vrai paradis pour la faune et les insectes. »

Il explique aussi : « Ce revirement de situation n’a d’ailleurs pas concerné que les agriculteurs ; les semenciers s’étaient eux aussi investis en développant des mélanges spécifiques. » Il conclut : « Le gouvernement ne peut pas affirmer vouloir verdir l’agriculture française si elle n’encourage pas ses agriculteurs à aller dans ce sens-là. »

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