Au marché de Châteaubriant : dans les coulisses de la formation des prix des bovins
TNC le 26/06/2026 à 05:07
Chaque mercredi matin, plus de 1 200 bovins transitent par le marché aux bestiaux de Châteaubriant. Ici, les animaux se négocient encore à l’œil, au gré des poignées de main et des échanges de passeports. Un fonctionnement ancestral, mais qui continue de donner le pouls de la filière bovine française.
Il est cinq heures du matin. Dans l’air frais du début d’été, les bétaillères se succèdent devant le marché aux bestiaux de Châteaubriant. Dans une heure, un peu plus de 1 200 bovins auront quitté les remorques pour rejoindre les parcs. Sous la halle couverte, c’est l’effervescence. Pour gagner l’allée centrale du plus grand marché de bovins vifs de France, il faut se faufiler entre les parcs. S’effacer devant un lot de broutards poussé par un marchand. Et surtout, serrer des mains. Bottes aux pieds, blouse noire sur les épaules, canne à la main et passeports dans la poche, tout le monde se salue en jetant un œil sur la marchandise. Le tout dans un concert de claquements de barrières et de meuglements.

Pour l’instant, rien ne s’achète. Il faut attendre six heures pour débuter les échanges. Mais le marché a déjà commencé. « Il faut arriver tôt », précise Jean-Paul Weber, engraisseur de jeunes bovins et ancien exportateur de vif. « On prend un café ou deux pour être d’attaque, et puis on fait un tour pour sentir l’ambiance ». Sur place, 140 commerçants et de la marchandise de toute sorte. Entre les lots de broutards limousins : un superbe taureau parthenais. Les hanches marquées des réformes laitières contrastent avec la rondeur des Charolaises bien finies. « Nous sommes le marché qui a la plus large gamme de France », explique Vincent Bigeard, le directeur du lieu. Et c’est là tout l’intérêt : « la diversité, c’est ce qui nous permet de coter un large panel de marchandise ».
La session du 10 juin est fidèle à la réputation de Châteaubriant. « Les moissons approchent. Les éleveurs vident les parcs. Je ne serais pas étonné qu’on talonne les 1 300 têtes », poursuit l’ancien éleveur.
Parfois, il suffit de trois secondes pour acheter un lot.
Six heures sonnées, les échanges vont bon train. « Parfois, il suffit de trois secondes pour acheter un lot », lance Laurent Chupin, analyste de marché chez Acti Ouest. Tout l’enjeu est de proposer le bon prix. Et généralement : « ça n’est pas celui qui fait le lit qui s’y couche », décrypte Jean-Marc Texier, représentant de FranceAgriMer sur le foirail. « On négocie souvent pour son voisin », traduit Laurent.
Un jeu d’initié débute. Au foirail, ni poids ni prix. Tout fonctionne à l’œil. Tout le monde connaît les prix, mais personne ne les dit. Entre les parcs, Laurent et Jean-Marc jouent de leur réseau pour avoir des vues sur les transactions. « Tu vois le marchand dans l’angle ? Il demande 2 000 € pour ses Limousins. Mais des petits lapins comme ça… il faut qu’il baisse », chuchote Laurent. Un peu plus loin, une belle Charolaise s’est vendue 3 100 €. « Les gros bovins de qualité se maintiennent », glisse l’analyste.

Dans les allées, les poids lourds de la viande se mêlent aux curieux. Bigard, Agromousquetaire, Unebio… et Bernard Pucel. Ancien chauffeur de camion à bestiaux, Bernard a vu le marché évoluer au fil des années. Toujours un bâton à la main, cette figure du lieu aime à raconter l’époque où le marché de Châteaubriant dépassait les 2 000 têtes par session. « Il y a quelques décennies, toutes les vaches étaient attachées par une barre au garrot. Chacun venait avec trois ou quatre bêtes, sortait son éponge, son petit seau… Et on les nettoyait pour mettre en avant la marchandise. » Aujourd’hui, « on vend autrement », constate le passionné, dans le cliquetis des barrières qui s’entrechoquent. « Il y a eu le développement des coopératives, des achats en ferme… Chaque génération a proposé sa solution pour essayer de tirer les prix de la viande vers le haut, avec son lot de réussites et de désillusions », poursuit Jean-Marc Texier.
Les marchés donnent la tendance au reste de la filière.
Mais sur le foirail, tout le monde est convaincu de l’intérêt des marchés aux bestiaux. « Ici, nous sommes sur un marché de commerçants. C’est un point de rencontre qui permet d’alloter, d’homogénéiser les cargaisons. Cela explique qu’il y ait relativement peu d’éleveurs », analyse Bruno Debray, président de la Fédération française des marchands de bétail vif. Mais Châteaubriant est avant tout un « point de rencontre entre l’offre et la demande » aime à rappeler la fédération. « C’est un lieu qui donne la température dans le monde de la viande. » Rares sont les matières premières aussi peu standards que la viande bovine : en témoigne la longue liste d’animaux cotés sur place.
« Chaque éleveur est libre de vendre ses animaux comme il le souhaite. Mais il faut préserver les marchés », insiste Bruno Debray. « Nous ne sommes pas contre les contrats ou la vente en ferme, mais s’il n’y a plus de marché, il n’y a plus de moyen de savoir ce que vaut la viande, et comment se situent les prix. » Autrement dit : « nous n’aurons plus la Ferme France, mais la Ferme intégration », estime l’éleveur de Loire-Atlantique.
Autour de huit heures, les gros des transactions est déjà plié. Les passeports échangés, les marchands se retrouvent pour le petit-déjeuner. Entre un café léger et un sandwich aux rillettes, les discussions vont bon train. « Le problème, c’est que les éleveurs n’ont pas forcément la culture de la vente », entend-on à table. « Cela date… Mais j’entends encore une femme dire à son mari « c’est un beau veau, il faut qu’on en tire 700 € », et le mari surenchérir « non, je pense qu’on peut en demander beaucoup plus » », raconte Jean-Marc Texier. « Alors le marchand est arrivé. Et il a trouvé un acheteur pour 1 000 €. Naturellement, il demande une commission. Disons 100 €. Mais là, les éleveurs n’étaient pas d’accord : « Tu n’as rien fait, et tu vas nous prendre 100 € » ». C’est ce qu’on entend généralement dans les cours de ferme dans ces moments-là. « Ils ont négocié la commission du marchand et sont tombés d’accord pour 75 €… C’est une boutade, mais cela montre que vendre un bovin ne se résume pas à fixer un prix, encore faut-il connaître le marché et trouver le bon acheteur. »
Au cœur de la formation des prix
Vers neuf heures, on bouge les tables. « On va faire la cotation », lance le directeur du marché en rameutant ses troupes. Autour du directeur, quelques gros acheteurs, des plus petits aussi, un éleveur, FranceAgriMer, des journalistes… À partir des prix de la semaine dernière, les invités donnent la tendance. Impossible de savoir à quels prix se sont échangés le millier de bovins sous la halle ce jour-là. « Chacun fait son marché dans son enclos », indique Laurent Chupin. L’administration du foirail n’intervient pas dans les transactions entre marchands. Mais les agents ont des yeux partout. Cette semaine-là, les gros bovins seront reconduits. La plupart des broutards également, après discussions. « Je suis désolé, mais il y en a un qui a vendu un lot à 2 060 €. Il faut reconduire les Blonds », entendait-on dans le fond de la salle. « Attention à ne pas anticiper les baisses », alerte un marchand autour de la table. « Il ne faut pas jouer à mettre la baisse une semaine à l’avance, et la hausse la semaine suivante ! »

Cette réunion improvisée au fond du café du foirail n’a l’air de rien, mais les enjeux sont gros. « Il y a des gars autour de la table pour qui un centime d’euro du kilo, ça représente un million en fin d’année », détaille Jean-Marc Texier. « Tous les partis n’ont pas forcément les mêmes intérêts. L’objectif est de fournir une cotation qui soit le reflet le plus fidèle de ce qui s’est déroulé sur le marché. »
À la sortie, la halle a déjà retrouvé une partie de son calme. La plupart des animaux sont remontés dans les bétaillères et les camions reprennent leur ballet en sens inverse. Jusqu’au mercredi suivant, où Châteaubriant reprendra une nouvelle fois la température du commerce bovin français.
