Sauvetage de bouteilles centenaires du Bordelais, oubliées en Bohème
AFP le 02/06/2026 à 16:35
Des arômes de cèdre, de fruits secs, de safran : huit vins du Château d'Yquem, longtemps oubliés sous le plancher d'une chapelle de Bohème, ont récemment été reconditionnés dans le domaine bordelais qui les avait produits il y a 130 ans.
Ces miraculés font partie d’une collection d’une valeur de cinq millions de dollars comptant au moins 130 bouteilles de vin et de cognac comprenant des millésimes comme « Pedro Ximenes 1899 » ou « Porto 1892 ».
Elle a été découverte sur le site du complexe médiéval perché de Becov nad Teplou, dans l’ouest de l’actuelle République tchèque, qui appartenait autrefois, au sein de l’Empire d’Autriche, à la famille aristocratique transnationale et germanophone des Beaufort-Spontin.
Le domaine est confisqué par la Tchécoslovaquie en 1945 et ses propriétaires partis, le vin restera des décennies durant dissimulé sous le plancher de la chapelle du château, au côté d’un précieux reliquaire, avant que la police secrète communiste ne le découvre en 1985.
Mais tandis que l’objet liturgique de grande valeur était immédiatement transféré à Prague pour une vaste restauration, avant de revenir à Becov pour y être exposé en 2002, le nectar, lui, était resté sur place, plus ou moins oublié. Avant d’être redécouvert il y a dix ans lors d’un inventaire. Et là, une délicate opération de sauvetage a alors commencé.
La prestigieuse maison viticole française a ouvert la voie, remplaçant les bouchons et dotant de capsules protectrices les bouteilles qu’elle avait produites en… 1892 et 1896 !
« Mémoire liquide »
« Nous en avons goûté un échantillon pour nous assurer qu’en termes d’équilibre en bouche et de perception globale, le vin correspondait à un château d’Yquem de cet âge », a déclaré le maître de chai Toni El Khawand. Des analyses en laboratoire ont confirmé la provenance et à mesure que le cru cédait progressivement à l’oxygène, le domaine a dû le transvaser, de sorte que seules cinq bouteilles originales ont pu être renvoyées pleines à Becov.
S’exprimant lors d’une présentation de ces rescapées à l’histoire exceptionnelle, le responsable a comparé à un « moment magique » la dégustation de ce vin à la « grande complexité », qui a survécu grâce à sa forte teneur en sucre et « impressionne par sa fraîcheur en bouche presque acide ».
« En réalité, en le débouchant, c’est comme si on décapsulait le temps », a-t-il confié à l’AFP, en décelant cannelle et muscade, ou des notes « plus typiques d’un château d’Yquem de cet âge : des arômes de chocolat, de café, d’oud ». Alors que l’Institut national du patrimoine tchèque a estimé la valeur de l’ensemble en millions de dollars en cas de vente aux enchères, M. El Khawand a refusé d’en donner une estimation financière, car « avant tout, elle a une valeur morale et historique ».
« C’est une mémoire, en fin de compte – une mémoire liquide, certes – mais c’est la mémoire de tous ceux qui nous ont précédés, du travail qui a été accompli », a-t-il ajouté. Aucune enchère n’est envisagée pour l’instant. Le beau château d’Europe centrale prévoit plutôt d’exposer toutes ses bouteilles au public.
À ce titre, il a lancé une collecte de fonds, souhaitant aussi « procéder si possible à une analyse plus approfondie des vins », a indiqué la responsable des collections Katerina Nyvltova. « Et si on peut reconditionner le reste, on ne va pas se priver », a-t-elle dit à l’AFP.