« Lucie, après moi le déluge »

Un succès inattendu pour ce documentaire à contre-courant de notre vie moderne


TNC le 28/06/2019 à 11:34
La réalisatrice Sophie Loridon a toujours « rêvé de partager en images la vie » simple de sa petite-cousine éloignée qui nous rappelle nos racines paysannes. (©Youtube)

La réalisatrice Sophie Loridon a toujours « rêvé de partager en images la vie » simple de sa petite-cousine éloignée qui nous rappelle nos racines paysannes. (©Youtube)

Sophie Loridon, la réalisatrice, ne s'attendait pas à ce que son documentaire « Lucie, après moi le déluge » plaise autant. À l'heure des smartphones, des objets connectés et des réseaux sociaux, la vie simple et sans confort de cette vieille paysanne ardéchoise, comme figée au début du siècle dernier, séduit étonnement les spectateurs. Ce moment suspendu hors du temps, comme une respiration dans leur quotidien trépidant, leur rappelle sans doute les valeurs essentielles de notre société, quelque peu oubliées, et l'importance de leur transmission de génération en génération tel un patrimoine qui, lui, est immuable.

Les premières images de la bande annonce de Lucie, après moi le déluge, où une vieille paysanne, le visage ridé et un fichu sur la tête, dans une cuisine aux murs décrépis et aux casseroles aussi usées qu’elle, se penche sur son bol de lait et imbibe minutieusement les biscottes qui surnagent, auraient pu n’attirer qu’un public d’un certain âge au mode de vie encore très rural. D’autant que ce film n’est pas un documentaire sur l’agriculture et la vie dans les campagnes au début du siècle dernier, mais a été tourné en 2009 ! Dans un monde centré sur les nouvelles technologies, la consommation, et où tout doit être immédiat et aller vite, il aurait pu paraître d’un autre temps, un retour vers le passé, dépassé. Pourtant, il a attiré 16 000 spectateurs en Auvergne-Rhône-Alpes, où il a été projeté en 2018 dans de petits cinémas locaux, des salles des fêtes communales et lors de diverses manifestations.

Voir la bande annonce, publiée sur Youtube :

Un succès qui surprend la réalisatrice, indépendante, Sophie Loridon. « Je ne m’attendais pas à tant de monde. Des gens font la queue et même une heure de route pour venir voir mon film », explique-t-elle sur Franceinter.fr. Bien sûr, si l’on considère le nombre d’entrées, ce film ne joue pas dans la même cour que les blockbusters mais il semble avoir trouvé son public. Il fait même parfois salle comble et il faut programmer des séances supplémentaires. Ainsi, le bouche-à-oreille fonctionne à défaut de pouvoir s’offrir la même promo que les grosses productions. Pas d’attaché de presse, c’est Sophie Loridon, elle-même, qui s’occupe de promouvoir ce film auto-produit et à très petit budget, en s’appuyant sur les médias départementaux et régionaux.

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Une vieille femme attachante et authentique

Alors pourquoi un tel accueil ? En quoi la vie simple de cette femme de 94 ans, sans eau, ni électricité ni chauffage mis à part un poêle à bois, isolée dans sa ferme à 1 000 m d’altitude, sur le plateau du Vivarais en Haute-Ardèche, et coupée de toute modernité interpelle-t-elle autant au 21e siècle ? Sans doute parce que Lucie Vareilles, petite-cousine éloignée de la réalisatrice, est attachante avec son accent prononcé, son ton énergique, son dynamisme et son rire qui reflètent une certaine joie de vivre malgré son grand âge et une dure vie de labeur, sans confort, à s’occuper des animaux, faire les foins… « Je faisais tout », même les travaux d’homme, fait-elle d’ailleurs remarqué. Son authenticité et son bon sens nous rappelle nos racines paysannes et certaines valeurs essentielles trop souvent oubliées dans notre monde moderne : le lien avec la nature notamment, le fait de prendre le temps de vivre comme cette vieille dame au rythme de saisons et les contacts humains avec les voisins, la famille.

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Car si Lucie habite, loin de tout, dans la petite maison de pierre où elle est née et mourra quelques mois après la sortie du documentaire, elle n’est pas seule. Il y a bien sûr Sophie Loridon, avec laquelle elle semble plutôt complice : elle lui montre la photo jaunie d’un ancien prétendant, un « petit rapiat » qu’elle se réjouit de ne pas avoir épousé et lui demande comment elle le trouve, et inversement la réalisatrice lui apporte un ordinateur et tente de lui expliquer à quoi cet « engin » sert. Il faut dire que cette dernière a filmé le quotidien de sa petite-cousine pendant un an ! Des voisins prennent aussi régulièrement de ses nouvelles et lui font ses courses.

« Nous avons tous des Lucie dans nos familles »

Des jeunes gens et des enfants viennent aussi la voir, preuve de l’importance de la transmission de génération en génération du patrimoine que constitue cette France rurale d’autrefois. « On apprend à vivre avec les grands-parents », entend-on dans le documentaire. « La vieillesse, la transmission, la tendresse d’une grand-mère » sont des sujets dont on « parle rarement », précise Sophie Loridon. Des scènes sensibles, comme une succession de plans plus ou moins rapprochés, filmés à la Raymond Depardon (réalisateur de plusieurs documentaires sur le monde agricole), et parfois poétiques lorsque la vieille agricultrice déclame des vers devant le foyer, qui émeuvent les spectateurs.

« Lucie n’est pas un super-héros, mais nous avons tous des Lucie dans nos familles, c’est ce qui touche les gens je crois », confiait-elle également à nos confrères de France Inter. « Depuis toujours, j’ai rêvé de partager sa vie en images », révèle-t-elle dans les quelque lignes de présentation du film. Cette ancienne étudiante en cinéma, ayant travaillé quelques années pour la télévision locale où elle devient journaliste reporter d’images, a pourtant mis 10 ans avant de porter son premier documentaire à l’écran. Elle s’est battue pour le faire connaître au niveau local, avant qu’il rencontre le succès évoqué plus haut. Succès qui a encouragé la réalisatrice à envisager une sortie nationale. Là aussi il a fallu qu’elle bataille, seule, pour le faire diffuser dans les cinémas partout en France.

En quelques semaines, une cinquantaine ont donné leur accord et depuis début juin, des projections ont lieu dans les grandes villes telles que Brest, Nantes, Montpellier et même Paris, et se poursuivront jusqu’en novembre. Lucie, après moi le déluge a participé à plusieurs festivals, dont celui du film « pastoralisme et grands espaces » et sortira en DVD en octobre prochain (pour soutenir sa promotion, il est déjà possible de s’en procurer), et a même été présenté sur France 2 dans l’émission Vivement dimanche. Souhaitons lui la même réussite qu’au niveau régional. « Lucie n’a jamais voyagé mais aujourd’hui elle fait le tour de France et emmène avec elle son temps, ses paysages…et sa bonne humeur ! », conclut Sophie Loridon qui met en tout cas toute son « énergie à faire vivre » son film et a également réalisé en 2016 une série inter-générationelle sur la vie des anciens d’un village pour « créer du lien, sauvegarder la mémoire du monde rurale ».