Transformation du lait à la ferme : de femmes de l’ombre à responsables d’atelier
TNC le 15/10/2026 à 05:22
Longtemps exercée dans l’ombre par les femmes, la transformation laitière à la ferme leur permet aujourd’hui de porter leur propre projet, valoriser leurs compétences et assumer des responsabilités. Un sujet peu abordé qu’Invitation à la ferme a voulu mettre en lumière au Sommet de l’élevage via plusieurs témoignages, dont celui de Christelle Lopes, aux manettes de l’atelier de la Ferme Batisse dans le Puy-de-Dôme.
Sur les 32 affiliés au réseau Invitation à la ferme, 21 soit près de deux tiers des ateliers de transformation laitière, sont gérés par des femmes. À l’échelle nationale, il n’existe malheureusement aucune statistique. Dans les élevages, elles prennent en charge cette activité depuis des générations. Aujourd’hui encore, la transformation les attire, en particulier lorsqu’elles rejoignent une exploitation existante où elles souhaitent amener leur propre projet. Longtemps, elles l’ont exercée sans véritable statut ni reconnaissance sociale et économique, comme la plupart des éleveuses.
Désormais, elles dirigent ces unités et sont co-exploitantes ou cheffes d’exploitation des fermes auxquelles ces dernières sont rattachées. Si la place des agricultrices est davantage reconnue qu’autrefois, le rôle des femmes dans la transformation fermière est plus rarement abordé. C’est pourquoi Invitation à la ferme a voulu consacrer un temps d’échange à cette question au Sommet de l’élevage 2026. Parmi les témoignages recueillis, celui de Christelle Lopes, co-gérante de la Ferme Batisse, à Vitrac dans le Puy-de-Dôme, à 40 km de Clermont-Ferrand.
Une activité historiquement féminine
Professeure des écoles pendant une quinzaine d’années, elle a rejoint son conjoint sur l’exploitation en avril 2024. Une opportunité se présentait – le départ d’un associé –, l’envie était bien présente aussi. « Lorsqu’on vit avec un agriculteur, tout est rythmé, centré, sur la ferme. Alors j’ai souhaité m’y impliquer complètement, travailler au quotidien avec Lionel », raconte-t-elle. Dès le départ, elle s’est associée avec lui sur la partie transformation. Lionel Batisse est en Gaec sur l’élevage avec sa mère, Christiane, et Cédric Richard, son cousin.
« Je suis un vrai couteau-suisse »
Il y a en effet deux structures distinctes qui emploient 11 personnes : 3,5 sur l’élevage et 7,5 pour la transformation. Christelle a été embauchée comme commerciale. Elle ne pensait pas au début qu’elle serait responsable de l’ensemble de l’atelier deux ans plus tard. « Je tourne sur tous les postes. Je dois savoir en quoi consiste le travail de chacun – yaourtières (elles sont trois), responsable de production, livreur, commercial – pour pouvoir manager au mieux et les remplacer si besoin », explique-t-elle.
« Je fabrique les yaourts et crèmes desserts, passe les commandes, organise la logistique des livraisons, gère les litiges clients… sans oublier la compta et l’administratif. » Cette diversité de missions lui plaît particulièrement, elle la trouve très enrichissante parce qu’elle nécessite « différentes casquettes et de multiples compétences », mais également « une remise en question permanente ».
« Être très organisé, rigoureux voire un peu maniaque »
La charge de travail et mentale est toutefois importante. « Heureusement, les enfants sont grands. Lorsque j’ai commencé, l’un avait quitté le nid, le dernier rentrait en internat. Nous n’étions plus que tous les deux, sinon le temps aurait vraiment manqué, détaille Christelle. J’ai du mal à couper, comme dans mes précédents boulots d’ailleurs, mais Lionel me met des limites. Et il m’épaule, il ne se consacre pas qu’à l’élevage, il met régulièrement son nez dans la transformation. Nous sommes complémentaires et nous échangeons beaucoup. »
Actuellement, son équipe est majoritairement féminine, cela lui va bien. « Il faut être très organisé, rigoureux voire un peu maniaque lorsqu’on transforme des denrées alimentaires », fait-elle remarquer. Des qualités que l’on retrouve peut-être plus chez les femmes, même s’il ne faut pas tomber dans les stéréotypes de genre. S’ils perdurent dans le monde agricole, elle en a conscience, même si des progrès sont notables, elle personnellement n’y est pas confrontée. « Peut-être je n’y fais pas attention, ou ça ne m’atteint pas », argue-t-elle.
« Des rapports patrons/salariés plus qu’hommes/femmes »
Elle reconnaît néanmoins que le milieu demeure encore assez masculin et que les femmes doivent faire davantage leurs preuves, pas autant cependant en transformation qu’en production animale ou végétale. « Ici, la problématique n’est pas tant les rapports hommes/femmes que ceux entre patrons et salariés. La main-d’œuvre est souvent plus nombreuse qu’en exploitation. Certes, la communication et les ressources humaines, sont des domaines auxquels nous sommes en général plus sensibles que nos collègues masculins – en tout cas, notre approche est différente – mais il faut parfois savoir mettre le poing sur la table. »
Par rapport aux ateliers artisanaux et industriels, de dimension supérieure, la difficulté est de concilier ambiance familiale et environnement professionnel. Il faut veiller à garder une certaine distance avec les salariés : « être trop proche peut rendre certaines choses difficiles à dire ». C’est ce que conseille Christelle à ceux qui aimeraient se lancer dans la transformation, femmes ou hommes. Même si l’on délègue des tâches ou si l’on est spécialisé sur l’une d’entre elles, il faut toutes les maîtriser et avoir une vision d’ensemble, rappelle-t-elle encore.
Elle recommande surtout de ne pas rester seul, de visiter d’autres unités de transformation et de rencontrer des personnes qui ont développé cette activité. « Nous sommes déjà plutôt isolés dans nos exploitations, fait-elle valoir. Un réseau, tel qu’Invitation à la ferme, apporte un appui technique, commercial, administratif, etc. » Christelle encourage à réfléchir à la transformation fermière pour gagner en autonomie, dégager plus de valeur ajoutée et mieux s’en sortir financièrement. « C’est une belle aventure humaine. Attention toutefois à bien étudier la faisabilité du projet », conclut-elle.