« On perd nos valeurs paysannes » : en Bourgogne, la spéculation foncière alarme
AFP le 25/07/2026 à 13:49
« On perd nos valeurs paysannes »: le rachat par les champagnes Louis Roederer d'un des plus prestigieux domaines de Bourgogne pour plusieurs centaines de millions d'euros relance les craintes sur la flambée du foncier viticole à des prix « déconnectés » de la réalité.
« Un moment historique », a estimé la maison Louis Roederer en annonçant vendredi soir dans un communiqué l’officialisation, après des mois de négociations ardues, du rachat de l’illustre domaine Pierre Damoy, AOC Gevrey-Chambertin, en Côte d’Or.
Louis Roederer réalise là sa première acquisition en Bourgogne, l’année de ses 250 ans, avec une entrée en fanfare. Le Domaine Pierre Damoy est un « joyau », se félicite Frédéric Rouzaud, président-directeur général de la maison rémoise, cité dans le communiqué.
Pierre Damoy, surnommé « Monsieur Chambertin », possède en effet avec ses associés près de huit hectares, soit 10% des grands crus de Gevrey-Chambertin.
La maison est surtout la principale propriétaire du très prestigieux Chambertin Clos-de-Bèze, dont elle détient un tiers.
« Spéculation »
Louis Roederer, maison indépendante et familiale à la tête de plus de 1.110 hectares de vignes en France et dans le monde, cherchait depuis longtemps à poser un pied en Bourgogne, passant notamment près d’emporter, en 2017, l’illustre Clos de Tart, à Morey-Saint-Denis.
Ce clos a finalement été adjugé au richissime homme d’affaires François Pinault pour un montant record de 280 millions d’euros.
Cette somme a-t-elle été battue ? Le prix de la transaction n’a pas été divulgué, ni par Roederer ni par Damoy, qui est resté muet. Selon les prix communément admis, un grand cru bourguignon prestigieux s’arrache pour 2 à 3 millions d’euros l’ouvrée, un hectare faisant 24 ouvrées.
Damoy vaudrait donc, au prix « catalogue », entre 350 et plus d’un demi-milliard d’euros. Selon des sources proches du dossier, le prix aurait cependant été plus proche des 300 millions, ce qui relance quand même les craintes sur la flambée du foncier viticole en Bourgogne.
« Ça confirme que ces grands crus sont devenus un outil de spéculation, complètement déconnecté des réalités, avec un raisonnement capitalistique. On perd complètement nos valeurs, économiques et paysannes », regrette auprès de l’AFP Michel Barraud, coprésident du Comité des vins de Bourgogne (l’organisme interprofessionnel).
« La terre est rare »
« La terre n’est plus un outil de travail : quand un vigneron veut la garder pour ses enfants et petits-enfants, ça devient très difficile. Comment conserver une viticulture familiale en Bourgogne et garder le patrimoine ? », se demande M. Barraud, qui regrette également que cela donne une image « élitiste et inaccessible » de la Bourgogne.
« Alors que la grosse partie des vins sont entre 10 et 15 euros. Une bouteille est faite pour être débouchée et pas laissée en vitrine », rappelle-t-il.
« On arrive à un niveau de prix qui devient compliqué », reconnaît auprès de l’AFP Sébastien Richard, directeur pour la Côte d’Or de la Safer, l’organisme de régulation du foncier agricole.
« On est un peu sur une décorrélation : comment rentabiliser, alors que cela reste un outil de travail » (pour le vigneron), ajoute-t-il, sans vouloir commenter la cession de Damoy.
Le foncier viticole bourguignon « reste recherché » mais « la terre est rare » avec seulement « 90-100 hectares » en vente chaque année, sur une surface de vignes totale en Bourgogne de près de 30.000 ha, explique M. Richard.
« On a régulièrement plusieurs dizaines de candidats pour une terre à planter. Récemment, on en a eu 80 pour un hectare en vente », dit-il. Les prix, donc, « montent régulièrement, de quelques points tous les ans ». « La Côte d’Or fait un peu figure d’exception quand on voit les arrachages de vignes dans le Bordelais, où on ne sait pas si on va trouver un acheteur », souligne-t-il.
Mais « ce ne sont pas forcément des investisseurs qui font monter les prix », nuance-t-il. « Majoritairement, ce sont des fermiers, des structures locales, des domaines qui cherchent à se consolider », la surface moyenne d’un domaine bourguignon étant relativement petite (6 à 7 ha).