Même les meilleures exploitations auraient du mal à se passer d’aides Pac


TNC le 28/05/2026 à 16:10
AdobeStock_4269573

Sans les aides Pac, 83 % des exploitations céréalières françaises auraient eu un revenu négatif en 2024. (© Adobe Stock_Adrien Roussel)

Au fil des réformes de la Pac, les subventions d’exploitation continuent à jouer un rôle dans les niveaux de revenus agricoles. Ainsi, même lorsqu’elles sont très performantes, les fermes françaises, notamment céréalières, ne pourraient pas être rentables sans ces aides.

Si la France est le pays européen qui bénéficie du plus gros montant de la Politique agricole commune (Pac), elle se situe dans la moyenne si l’on rapporte ces aides au chiffre d’affaires agricole du pays. 13 % du chiffre d’affaires de l’agriculture française dépend de soutiens publics, une proportion qui atteint 22 % en Grèce, 21 % en Pologne ou 20 % au Portugal, rappelle Vincent Chatellier, économiste à l’Inrae.

A l’occasion d’une séance de l’Académie d’agriculture de France consacrée aux résultats économiques des exploitations et aux revenus des ménages agricoles, le 27 mai, le chercheur a présenté une série de données, basées sur le Rica 2000-2024, pour mieux comprendre le poids des aides dans la formation des revenus agricoles.

On constate, premièrement, que depuis 15 ans, le montant d’aides rapporté à l’exploitation varie beaucoup moins que les revenus. D’une certaine façon, les aides constituent « un atténuateur des crises », commente-t-il. Elles représentent, en moyenne, 36 500 € par ferme, avec des différences en fonction des orientations de production (Otex). Les exploitations en bovins mixtes, puis celles en bovins viande sont celles qui reçoivent les montants les plus élevés. Les exploitations céréalières touchent 40 000 € en moyenne.

Ramené à l’actif, ce montant représente 17 000 € par an. Par hectare, les aides ont diminué sur 15 ans, en particulier pour les grandes cultures, indique Vincent Chatellier. Toutes Otex confondues, elles sont passées de 462 €/ha en 2010 à 356 €/ha en 2024, avec des fluctuations selon les années.

En moyenne, 71 % d’aides dans le revenu agricole

Sur les 15 dernières années, les aides de la Pac ont ainsi représenté 71 % des aides dans le revenu des agriculteurs. Même quand les revenus sont bons, comme en 2022, la part des aides reste importante (47 % cette année-là).

Pour certaines productions, le poids des aides est plus que conséquent, comme en bovins viande, où il représente 190 %. En grandes cultures, les aides comptent en moyenne pour 52 %. Si l’on s’intéresse à la proportion d’exploitations qui n’auraient pas eu un revenu positif sans les aides, les chiffres sont, là encore, édifiants : en 2024, 83 % des exploitations céréalières auraient eu un revenu négatif ; elles sont 80 % en bovins viande, 76 % en ovins et caprins, 67 % en polyculture élevage, 53 % en bovins mixtes, et 35 % en bovins lait. Toutes productions confondues, ce sont 57 % des exploitations agricoles dont le revenu aurait été négatif.

Les plus petites exploitations sont les plus dépendantes

Les données montrent également que ce sont les plus petites exploitations les plus dépendantes aux aides, que ce soit au prorata du revenu, mais également au prorata du chiffre d’affaires, explique Vincent Chatellier. Et ce, quelle que soit l’otex.

Il faut donc souligner « le rôle social des aides de la Pac. Sans elles, les petites exploitations seraient rayées de la carte », précise l’économiste.

Performance économique et dépendance aux aides Pac

Les meilleures fermes pourraient-elles, néanmoins, se passer de ces soutiens ? En se basant sur trois indicateurs clés de la performance des exploitations agricoles, qu’il a détaillés dans ses travaux de 2024, à savoir la productivité du travail, l’efficience productive, et le poids de la dette, Vincent Chatellier montre que ce n’est globalement pas le cas.

En 2024, en grandes cultures, les exploitations les moins performantes ont perçu 24 000 € d’aides en moyenne, pour un revenu de — 27 000 €. Mais pour les exploitations les plus performantes, à savoir les mieux classées selon ces trois critères, les subventions représentent encore 100 % du revenu, explique l’économiste.

En bovins viande, les aides sont supérieures au revenu pour quasiment toutes les exploitations, à l’exception des meilleures. En bovins lait, par contre, les revenus se sont améliorés ces dernières années et « on commence à voir des revenus à 135 000 €, pour 25 à 30 % de subventions », pour les meilleures exploitations, précise Vincent Chatellier.

Les zones intermédiaires, un sujet majeur pour la future Pac

Pour de nombreuses exploitations agricoles françaises, mais également européennes, les aides de la Pac restent un appui majeur, voire essentiel pour les fermes les moins performantes. Le niveau de dépendance est aujourd’hui très corrélé à la volatilité des prix, prix qui sont en général très insuffisants pour couvrir les coûts de production, rappelle ainsi le chercheur. « Si les prix agricoles remontent, la question des aides deviendrait moins importante, moins discutée que ce qu’elle sera au moins jusqu’en 2030 », poursuit-il.

Cette dépendance va donc de nouveau animer les débats de la réforme de la Pac post 2028, dans lesquels il faudra également aborder « le cas délicat des exploitations céréalières des zones intermédiaires », souligne-t-il. Car ces dernières « ne gagnent plus leur vie depuis trois ans, avec des montants d’aides qui ont baissé d’un tiers à l’hectare », précise-t-il. Il s’agira d’un dossier complètement nouveau dans la Pac : « habituellement, les réformes de la Pac se font en redistribuant des céréaliers vers les éleveurs. Peut-être que l’on verra l’inverse ? » interroge Vincent Chatellier, consciemment provocateur. Il y aura, en tout cas une réflexion majeure à avoir sur ces régions qui se sont trop spécialisées en céréales, et pour lesquelles les solutions restent peu nombreuses.