La relation humain-animal domestique
Céline TALLET et Xavier BOIVIN, Inrae, UMR PEGASE et UMRH le 20/05/2026 à 16:41
Les animaux domestiques ont tous une relation particulière avec les humains, l’humain faisant partie de leur monde relationnel. Pour nos animaux de ferme ou de compagnie, la domestication au cours des millénaires a façonné leur prédisposition à construire ces relations, les humains ayant établi des contacts rapprochés avec eux. La domestication a ainsi permis d’évoluer vers une proximité plus importante avec les humains, et le processus continue.
Pour autant, et hors contexte dans le jeune âge, la réaction spontanée d’un animal à la vue d’un humain est la peur : en effet, dans la nature, nos animaux d’élevage sont des proies. Ces espèces – notamment celles issues des mouflons ou des cousins des sangliers – ont gardé nombre de caractéristiques de leurs ancêtres, mais ont évolué ; aussi, maintenant, les humains contrôlent tout ou partie de l’alimentation, de la reproduction et du mode de vie des animaux d’élevage. Le rapport des humains aux animaux a donc su évoluer au fil du temps, l’humain utilisant les animaux pour se nourrir, se vêtir, travailler, se soigner ou comme compagnie. De nos jours, la sensibilité sociétale vis-à-vis des animaux – soutenue par l’avancée des connaissances scientifiques – nous amène à revoir la façon dont nous les élevons. Les variations de relations humains-animaux, à l’échelle de notre planète, nous montrent combien elles sont culturelles : les Américains engraissent des bovins par milliers dans des ateliers en extérieur à même la terre sans pouvoir pâturer, quand les Hindous considèrent les vaches comme sacrées ; ou encore, certains peuples d’Asie se nourrissent de viande de chien.
Qu’est-ce qu’une relation ?
S’il se crée une relation, c’est parce qu’humains et animaux échangent des interactions et des signaux qui vont être perçus par l’autre et interprétés. Par exemple, si l’humain caresse l’agneau, l’agneau perçoit une sensation agréable, positive, et va ainsi considérer l’humain comme positif et chercher à nouveau cette sensation ensuite auprès de lui. À l’inverse, si l’on frappe un cochon, il aura mal, et l’humain sera une source de stress qu’il faudra fuir. Au fil des interactions, quel que soit leur type, la relation et donc la perception de l’humain vont évoluer. C’est finalement la somme des interactions passées qui crée la relation pour chaque partenaire, mais aussi pour un observateur extérieur. L’étude de cette relation peut certes s’aborder du point de vue animal, mais mieux vaut étudier les deux points de vue à la fois.
Comment se construit la relation ?
De l’importance de s’adapter à ce que les animaux perçoivent de leur monde.

Chaque espèce a sa propre façon de percevoir le monde : utiliser les cinq sens de nos animaux est donc important pour créer une bonne relation avec eux. Ainsi, la poule sensible aux sons graves n’entendra pas des sons aigus, alors que ce sera le contraire pour les cochons ou les vaches. Alors, s’efforcer d’avoir une parole entendue sera primordial si l’on veut transmettre des informations à nos animaux. Les cochons sont sensibles au rythme de parole et à la fréquence (Photo 1). Ils ne comprennent qu’une partie de l’information que l’humain transmet quand il parle, mais ils anticipent les comportements humains, perçoivent les émotions, et interprètent les actions humaines selon leur propre sensibilité. Caressez une vache dans le cou, elle adore ! C’est à cet endroit qu’elle lèche ses congénères, les récepteurs cutanés y sont très nombreux et le cerveau raffole de ces contacts ! La parole est si importante que, même in utero, les fœtus de porcelets la perçoivent, et à la naissance seront moins stressés que s’ils ne l’avaient jamais entendue. De la même façon, les odeurs sont primordiales pour les animaux de ferme ou de compagnie, et peuvent être perçues in utero par les mammifères. Les odeurs vont même transmettre les émotions des humains, que les animaux peuvent capter et comprendre parfois : si l’humain a peur ou s’il est content, certains animaux peuvent faire la différence comme l’expose la fiche 03.10.Q01 sur la cognition.
Une relation privilégiée, sur mesure
Chaque animal – d’élevage, de travail ou de compagnie – va créer une relation spécifique avec chaque humain de son entourage, qu’il soit l’éleveur, le vétérinaire ou le détenteur. Cela se manifeste par des comportements bien différenciés envers les personnes, mais aussi par des variations physiologiques (hormones du stress, de l’attachement, activité cardiaque) et par la capacité de faire des choix lorsque les animaux sont mis en présence de plusieurs personnes : l’animal peut discriminer et reconnaître différents humains. En même temps, il va aussi généraliser son expérience des humains à tout nouvel humain qu’il rencontre. En d’autres termes, si l’animal a une bonne relation avec les humains A, B et C, il aura un a priori positif avec l’humain D qu’il ne connaît pas. C’est particulièrement vrai si la relation s’est créée dans le tout jeune âge, là où l’animal construit son réseau social. Attention, cette relation est encore plus sensible dans le cadre d’une mauvaise relation existante, qui généralisera les réponses de peur à toute nouvelle personne.
Une question de personnalité
La relation qui se construit va dépendre du tempérament ou de la personnalité de l’individu animal. Par exemple, certains animaux sont plus timides, d’autres plus téméraires avec les humains ; alors pour qu’une bonne relation se crée, il faut que l’humain observe, s’adapte, prenne son temps avec les uns et aille droit au but avec les autres. En somme, il n’existe pas une seule relation animal-humain dans un groupe d’animaux, mais des relations, chaque animal ayant sa propre perception des humains, selon son vécu et son tempérament. Ainsi les études sur la relation entre humains et animaux montrent qu’il existe toujours une grande variabilité inter-individuelle, même si une approche rationnelle voudrait rendre standard l’être humain et les interactions qu’il donne aux animaux.
De l’importance de la relation des autres animaux du groupe
Nos animaux sont sociaux, ils acquièrent des compétences liées à leur environnement social, que ce soit avec la mère dès le plus jeune âge, avec les membres de la fratrie, ou encore les autres membres du groupe. Ainsi, les chercheurs parlent de transmission sociale lorsque la qualité de la relation d’un individu avec l’humain va se transmettre à un autre ou aux autres individus. Si une truie est apprivoisée autour de sa mise-bas, ses porcelets vont avoir moins peur des humains que ceux d’une truie non apprivoisée ; cela passe par une transmission prénatale et par le comportement de la truie vis-à-vis des humains après la naissance. C’est aussi vrai pour les moutons ou les chevaux.
Les conséquences d’une bonne relation animal-humain en élevage
Pour les animaux
Pouvoir créer une bonne relation avec les animaux, c’est leur assurer plus de sérénité en élevage. Une bonne relation, c’est une relation où l’animal n’a pas peur des humains, aime leur contact, et va être en confiance. L’humain devient une source potentielle d’enrichissement, de sécurisation, d’émotions positives, par les contacts qu’il prodigue (contacts qui ont directement un impact positif sur l’animal) ou par sa présence. Ces émotions positives sont les conditions nécessaires au bien-être animal sur la durée, mais aussi au maintien d’une bonne santé en élevage. A contrario, la peur des humains – omniprésents dans l’environnement des animaux d’élevage – induit un stress chronique néfaste à la santé animale et à son bien-être. Ce stress a également des répercussions sur la qualité de la viande, surtout si l’animal subit des comportements humains négatifs à l’abattoir. Manipuler les animaux en limitant leur stress demande d’aller à leur rythme, donc de savoir « se presser lentement ». Or l’ampleur des cadences, la répétition des gestes, la fatigue des opérateurs sont des facteurs qui peuvent augmenter les comportements d’impatience envers les animaux, et les incidents peuvent conduire à des comportements négatifs envers les animaux. Ainsi, sont problématiques des actions comme :
– l’utilisation de pics électriques (pour les faire avancer), à la fois douloureux et stressants ;
– le fait de crier, inutile et stressant ;
– le fait d’ignorer les interactions initiées par les animaux, pouvant induire une frustration chez ceux-ci ;
– le stress avant l’abattage, qui influence la qualité de la viande. Parmi les facteurs de vigilance permettant de limiter le stress, autant pour les animaux que pour les humains, on peut citer :
– le développement d’une bonne relation avec des humains pendant la phase d’élevage ;
– des opérateurs non stressés et calmes, lors de phases d’embarquement, de débarquement et de conduite des animaux à l’abattoir ;
– des outils de contention en bon état, facilitant des déplacements des animaux.
Un tel processus favorise :
– la protection animale,
– une meilleure qualité des produits animaux,
– une meilleure santé ou bien-être : protection des opérateurs en abattage,
– et donc une plus grande satisfaction depuis l’éleveur jusqu’au consommateur.
L’enjeu de créer et maintenir une bonne relation humain-animal en élevage est donc fondamental pour les animaux.
Pour les humains
En élevage, de nombreux humains – notamment ceux en charge de les élever et de les soigner (éleveurs, techniciens et vétérinaires) – gravitent souvent autour des animaux. De même que les animaux, chaque humain possède sa personnalité, ses propres aspirations et sera plus ou moins enclin au contact avec les animaux. Quoi qu’il en soit, assurer une bonne relation avec les animaux, c’est garantir pour l’humain un travail plus serein, plus rapide et plus facile : en effet, un animal ou un groupe sans peur se laissera observer, conduire, manipuler, ausculter et soigner plus facilement. Par ailleurs, interagir avec les animaux est aussi une source d’émotions positives pour les humains, ce qui est particulièrement connu avec les animaux de compagnie ; ainsi, caresser un chien diminue notre rythme cardiaque et respiratoire, nous apaise. Il en est de même pour les animaux d’élevage, s’ils sont habitués aux contacts tactiles. Pour l’humain, l’animal n’est pas seulement gratifiant pour la compagnie, le loisir ou l’élevage, il est aussi un partenaire de travail et un outil de médiation psychologique. Bien sûr, une relation humain-animal harmonieuse ne veut pas dire que l’animal ne respecte pas l’humain ou ses demandes, surtout si l’animal peut être dangereux par sa force, sa taille, son poids, ses griffes et ses dents. Comme une relation durable doit être fondée sur l’éducation de chaque partenaire à sa relation envers l’autre, l’humain doit développer des pratiques relationnelles adéquates, qui soient de véritables stratégies pour bien vivre ou travailler avec les animaux. Il se doit de gérer l’animal – maintenant reconnu par la loi comme un être sensible – et son environnement de vie. L’animal n’est pas seulement un objet de travail, mais aussi un partenaire de travail, acteur dans la relation qui se construit. Un éleveur qui a une bonne relation avec ses animaux est un éleveur qui a un meilleur bien-être dans sa vie ou son travail par ce qu’il vit au quotidien, par la satisfaction de mieux travailler, mais aussi par l’image qu’il renvoie de son travail aux autres personnes de la société. Ainsi s’est développé le concept « un seul bien-être » (« One welfare ») qui prône le lien entre le bien-être des animaux et celui des humains, en interaction avec l’environnement : assurer le bien-être animal, c’est aussi assurer le bien-être humain, et vice-versa.
Ce qu’il faut retenir :
La relation humain-animal, c’est la perception qu’a l’humain de l’animal et celle que l’animal a de l’humain. Cette relation est au cœur du bien-être animal et humain ; et l’idéal est de créer une bonne relation de confiance entre les partenaires. Cela se construit au fil des interactions. Afin d’être comprises, les actions humaines (parler, caresser, gratouiller, avoir des gestes calmes) se doivent d’être percutantes pour le monde perceptuel des animaux, en tenant compte de la personnalité de chacun pour une meilleure efficacité. Cette relation va se transmettre au sein des groupes d’animaux, via les mères ou les congénères. Au-delà du bien-être de chacun, une bonne relation humain-animal est garante de la santé des partenaires, de leur sécurité et d’un travail serein en élevage.

Pour approfondir le sujet consultez aussi
- La relation humain-animal domestique [482.28 KO]