L’art du taupier


André FOUGEROUX, membre de l'Académie d'Agriculture de France le 26/03/2026 à 10:38
AAF

"Ce pernicieux animal n'est que trop connu par tous les cultivateurs ; c'est le talpa europea de Linnée : il appartient à la division des mammifères carnassiers, section des insectivores […] Elle fait beaucoup de tort soit en coupant les racines des plantes soit en élevant ses taupinières […]. (Manuel du destructeur des animaux nuisibles, 1827). Cette fiche est inspirée par un article d'André Fougeroux paru dans Phytoma d'octobre 2022.

Ce texte introductif rappelle combien la taupe a été longtemps un sujet de préoccupation pour les cultivateurs. Et pour pallier ses dommages, une profession s’était créée : celle des taupiers. Durant des siècles, ceux-ci sillonnèrent nos campagnes, de ferme en ferme, pour proposer leurs services ; ils pratiquaient la chasse, le piégeage et l’empoisonnement.

Les techniques des taupiers

« Mais n’est pas taupier qui veut, et ce métier qui se transmet de père en fils est le patrimoine de quelques familles qui ont le don, chassent de race comme le chien, et apportent dans leur profession une adresse native et des dispositions particulières qui feraient défaut à tout autre ».  Le taupier  » est « un paria villageois, qui s’isole dans nos campagnes cultivées et dont l’existence, parmi les habitations et les fermes est presque aussi solitaire que celle du trappeur dans les déserts du nouveau monde. » Sa chasse faisait appel aux connaissances sur les taupes : localisation du gîte, recherche du boyau principal (long de 60 à 80 mètres), et distinction des boyaux secondaires. La terre de ces galeries, rejetée en surface du sol, crée les taupinières. « Quand on attend qu’une taupe vienne pousser à la taupinière, il faut se garder de faire le moindre bruit et surtout d’ébranler la terre par le plus petit choc, car elle se blottirait dans un coin de son boyau, et y resterait immobile assez longtemps pour lasser la patience du chasseur. » Cette chasse n’était pas rentable pour une seule taupe, mais elle avait ceci de bon qu’un seul taupier pouvait la faire en même temps sur toutes les taupinières d’un assez vaste terrain, les taupes y fussent-elles au nombre de quinze ou vingt. Cette chasse pénible s’adressait donc plus aux grandes propriétés « qu’aux petits héritages où ces animaux ne sont pas assez nombreux pour permettre un salaire suffisant. » Tout comme les trappeurs, les taupiers étaient des piégeurs, et leur inventivité était grande. Chaque région avait son procédé. Dans le Dauphiné, les taupiers utilisaient un morceau d’aulne ou de hêtre, percé d’un trou et d’un dispositif empêchant la taupe de rebrousser chemin. Les pièges étaient confectionnés par des sabotiers et commercialisés par douzaine selon le mécanisme du dispositif adopté. Avec de tels pièges et pour en disposer correctement l’entrée, l’art du taupier était de connaître le sens de déplacement de la taupe, et le côté du boyau où l’animal pouvait se trouver. Ainsi, un bon taupier pouvait, avec trois douzaines de pièges, capturer 50 à 60 taupes par jour !

De complexes contraintes des taupiers

  • Le taupier-chasseur : Pour la chasse, le taupier-chasseur travaillait quand la taupe était active, au contraire du piégeage : le taupier œuvrait donc lorsque la taupe se reposait et se reposait lorsque l’animal travaillait. Dans les deux cas, le taupier devait planifier son ouvrage selon les heures d’activité des taupes. Selon le Manuel du destructeur, la taupe travaille à « heures fixes, à six heures du matin, à neuf heures, à midi, à trois heures et à six heures du soir ». Le taupier-chasseur était donc en opération à ces heures, et le reste du temps pouvait se reposer.
  • Le taupier-piégeur : Le taupier-piégeur devait poser ou relever ses pièges lorsque la taupe se reposait, c’est-à-dire de quatre à cinq heures du matin, de six heures et demie à huit, etc. Dans les intervalles de repos, il devait prendre ses repas afin qu’il n’y ait pas de temps perdu ! Enfin, une précaution essentielle que devait respecter le taupier-piégeur « c’est de passer à la flamme tous les pièges qui ont pris une taupe, sans cela il les tendrait en vain : d’autres taupes averties par leur odorat très fin n’y entreraient pas. On allume des chènevottes ou du petit bois bien sec et propre à donner une flamme très vive, à laquelle on expose l’intérieur des pièges pendant quelques minutes. Il est essentiel de ne pas les mettre en contact avec la fumée afin de ne pas les laisser noircir. »
  • Le taupier-empoisonneur : Pour l’empoisonnement, il était conseillé de prendre des « vers de terre que l’on coupe en tronçons d’un pouce et demi à deux pouces, et on les jette dans un pot où l’on a de la noix vomique en poudre. On les y roule et on les y laisse séjourner pendant vingt-quatre heures. On ouvre les boyaux de distance en distance et on y met ces tronçons. Lorsque la taupe vient travailler, elle les rencontre, en mange et périt ! » Bien sûr, il y avait d’autres recettes de gastronomie taupière, comme les blancs de poireaux à l’arsenic ou le mélange de racine d’hellébore blanc, d’écorce d’apocin et de farine d’orge détrempée de lait ou de vin. Un autre conseil portait sur l’intérêt, pour les jardiniers, de la racine de stramoine, violent poison pour les taupes ; en outre « si cette plante n’est pas aussi efficace qu’on le dit, on n’en aura pas moins une belle plante de plus dans le jardin ! »

Les trop maigres revenus des taupiers

« Le taupier pratique une profession des plus utiles. Cependant ses services sont mal rémunérés, c’est l’ordinaire pour les hommes modestes. Le salaire quotidien qu’on lui accorde varie entre un franc et un franc cinquante. La parcimonie du paysan a même trouvé le moyen de rabattre sur ce prix par l’abonnement, qui est de 15 à 20 francs par année suivant l’étendue du domaine et le foisonnement des taupes. » Le travail ingrat des taupiers a conduit à leur disparition relative. Cependant, aujourd’hui, la taupe exaspère toujours jardiniers et adeptes de pelouses immaculées. Et tandis que les méthodes de destruction et de répulsion font flores, demeure la question : la taupe est-elle nuisible ou utile ?

Ce qu’il faut retenir :


Autrefois, la destruction des taupes fut un métier pratiqué par des professionnels. Mais les faibles revenus de ce métier conduisirent à son atténuation vers la fin du XIXe siècle. Néanmoins, le métier de taupier existe encore.

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