D’une guerre à l’autre, la tenace dépendance européenne aux engrais
AFP le 21/03/2026 à 11:15
De l'Ukraine au détroit d'Ormuz, les conflits révèlent la tenace dépendance de l'agriculture européenne aux importations d'engrais azotés, une servitude qui mine la souveraineté alimentaire mais qui pourrait être combattue.
En 2022, l’invasion russe de l’Ukraine jetait déjà une lumière crue sur la double dépendance de l’agriculture européenne aux engrais et au gaz (à partir duquel est fabriqué l’ammoniac, base des fertilisants minéraux azotés) venus de Russie.
Multiples dépendances européennes
Quatre ans plus tard, la dépendance aux importations perdure pour les fertilisants, même si la guerre au Moyen-Orient touche marginalement l’UE : le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 30% des engrais mondiaux, affecte essentiellement des importateurs africains ou asiatiques.
Si quelques pays européens fabriquent des engrais – le plus souvent minéraux, à base de gaz importé – l’UE doit acheter à l’extérieur plus de 60% de ce qu’elle consomme.
L’Union utilise 23% des engrais produits dans le monde sur 10% des surfaces agricoles, selon le cabinet de conseil Carbone 4.
Chaque conflit a fait grimper la facture. Le prix de l’urée égyptienne à destination de l’Europe était fin 2025 « 85% plus cher » qu’en 2020, avant la guerre en Ukraine, selon Argus Media.
Et moins de trois semaines, le blocage du détroit d’Ormuz a conduit à une nouvelle flambée, l’urée passant de 487,5 dollars la tonne à 715 dollars, soit +47%. Un prix toutefois encore loin des plus de 1.000 dollars atteints en 2022.
Deuxième exportateur mondial de blé derrière la Russie, l’Europe a tenté de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie.
A la suite de sanctions, le poids du gaz russe est passé de 40% des importations européennes en 2021 à environ 11% en 2024, selon Eurostat.
Le poids des engrais russes diminue mais moins vite: il pesait encore un quart des importations européennes de fertilisants début 2025.
En juillet, l’UE a instauré une surtaxe progressive des fertilisants azotés russes et biélorusses, qui ira jusqu’à 95 euros la tonne en 2028.
Enjeu de souveraineté et climat
Réduire ces dépendances est un enjeu stratégique pour l’Europe, qui se fournit notamment aux États-Unis, en Russie, en Egypte ou au Maroc, et une nécessité climatique.
Pour favoriser la production européenne face à la concurrence d’industries soumises à des normes environnementales moins strictes, l’UE a instauré en janvier 2026 un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF).
Cette taxe carbone appliquée à l’engrais azoté, source majeure d’émissions de l’agriculture, contribue « à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à renforcer l’indépendance stratégique » de l’Europe, pour Lucile Godissart, chercheuse à l’Institut de l’économie pour le climat I4CE.
Mais pour contenir les coûts de production pour les cultivateurs, Bruxelles a décidé en février de suspendre pour un an les droits de douane sur les importations d’engrais hors Russie et Biélorussie.
Les clés de l’élevage et l’alimentation
Si au niveau mondial la consommation d’engrais est en hausse, elle tend à diminuer en Europe. En France, première puissance agricole de l’UE, elle a été « divisée par quatre » pour les fertilisants phosphatés et potassiques depuis les années 1990, et « a diminué d’environ 30% pour les engrais azotés », rappelle le chercheur de l’institut Inrae Sylvain Pellerin.
Guy Richard, également chercheur à l’Inrae, identifie trois leviers pour réduire cette consommation: « l’efficience », c’est-à-dire la bonne dose au bon moment avec des équipements de pointe; « la substitution » des engrais minéraux par des engrais organiques: parmi les pistes encore peu explorées, le recyclage des urines humaines pourrait à terme apporter « 10 à 20% » des besoins en azote.
Surtout, selon lui, la principale alternative passe par une « reconception de notre agriculture », avec « le développement des légumineuses », des plantes fixatrices d’azote, à destination de l’alimentation humaine (lentilles, pois) ou animale (trèfle, luzerne).
Alors qu’aujourd’hui les « deux-tiers de l’azote utilisés sont à destination de l’alimentation du bétail », le chercheur appelle à davantage associer élevage et cultures (les effluents servant à fertiliser les sol), ce qui impliquerait une autre répartition géographique des productions.
Dans le même temps, ajoute-t-il, « il faut absolument rééquilibrer les régimes alimentaires entre aliments d’origine végétale et animale ». Pour cela, les chercheurs de l’Inrae appellent à « rendre cohérentes politiques agricoles et politiques alimentaires ».