Trois jeunes racontent leurs débuts dans l’agriculture en crise
AFP le 22/02/2026 à 13:30
Accès aux terres compliqué, perspective de revenus limités, complexité des procédures... trois jeunes agriculteurs en cours d'installation racontent leur parcours, sur fond de crises et de réflexion sur les modèles agricoles.
Pierre Planiol, 26 ans, viticulture, Gironde
Après trois ans de fac d’histoire, Pierre annonce à son père qu’il souhaite reprendre ses 31 hectares de vignes. Ce dernier « n’était pas partant » car la consommation de vin commençait à baisser, mais il accepte de le salarier à partir de 2022, après un CAP et un Brevet professionnel responsable d’entreprise agricole (BPREA), graal pour obtenir la « capacité professionnelle agricole ».
Trois ans plus tard, « il était encore moins convaincu » de lui céder son exploitation : « Ça fait cinq ans qu’on perd de l’argent ». Son père décide de recourir aux indemnisations d’arrachage des vignes, un plan gouvernemental pour rééquilibrer la production. Mais Pierre insiste pour garder quelques hectares et incarner la sixième génération familiale de viticulteurs.
Dans quelques mois, son père lui cédera donc trois hectares de vignes – de vin blanc principalement pour coller aux tendances de consommation – et 27 hectares de prairies (les vignes arrachées), sur des coteaux rocheux, où il ne sera « même pas rentable » d’installer des panneaux solaires.
Ces surfaces et leur rentabilité sont insuffisantes pour avoir droit aux aides à l’installation, mais le technicien de leur coopérative l’a aidé pour le reste de l’administratif. « Heureusement, parce que je n'[en] comprends pas la moitié. »
Pierre devra rester salarié d’un autre vignoble pour gagner « un peu plus que le Smic » mais, « si la consommation de vin reprend », il aimerait pouvoir revenir à 14 hectares de vignes, comme son grand-père, avant « la tendance à l’agrandissement des exploitations ».
« On ne peut pas se plaindre d’être moins nombreux et en même temps avoir des exploitations plus grandes. Si on veut vraiment installer, il faut réfléchir, et le modèle souhaitable pour moi, ce sont des exploitations petites ou intermédiaires », explique ce jeune, engagé au sein du syndicat Jeunes Agriculteurs.
Léa (prénom modifié à sa demande), 35 ans, maraîchage, Tarn
Intermittente dans le cinéma, Léa réalise au début de la trentaine qu’elle souhaite un métier « plus en accord » avec ses « valeurs écologiques ». Elle passe un BPREA en Ariège, options maraîchage bio, agroforesterie et plantes médicinales, où elle découvre les techniques de « maraîchage sur sol vivant MSV » avec peu de travail du sol et utilisation d’engrais verts.
Pendant neuf mois de formation et de stage, elle découvre des fermes de moins d’un hectare et remarque que ceux qui en vivent sont ceux qui habitent près de villes où le pouvoir d’achat est suffisant pour acheter des « bons légumes bio en circuit court ».
Son rêve serait d’avoir une forêt comestible ou un « verger maraîcher », concept qui « passe mieux auprès des institutions ». Mais après deux ans et demi de « galères », elle a dû revoir ses plans face aux difficultés à trouver un petit terrain avec un sol adapté où elle pourrait aussi habiter… à un prix abordable dans une région touristique, malgré un apport d’environ 50 000 euros.
Elle finit par prendre rendez-vous avec la chambre d’agriculture départementale, qui regrette son « manque d’expérience » et la redirige vers du salariat ou vers une structure de « test ».
Léa monte actuellement un dossier pour intégrer une association qui met à disposition 1 ha de champ et 1 000 m³ de serre pendant un à trois ans pour des candidats à l’installation souhaitant se faire la main.
Elle rencontre des difficultés à établir un plan économique prévisionnel sur trois ans et envisage de se rapprocher de la Confédération Paysanne (syndicat) et de ses Adear (Associations pour le développement de l’emploi agricole et rural), qui poussent les modèles paysans, pour l’accompagner dans ses recherches et obtenir des aides à l’installation.
Alexis Bernard, 35 ans, polyculture-élevage, Loir-et-Cher
Après dix ans dans la recherche environnementale, Alexis devient bénévole pour Terre de Liens, foncière qui rachète des terres pour les louer à des paysans. En 2022, il saute le pas et décide de se former (BPREA) pour devenir éleveur de chèvres.
Non issu du monde agricole, il décide avec une maraîchère de monter un collectif. Ils trouvent début 2024 une ferme céréalière de 75 hectares de grandes cultures en bio à reprendre. « Ça a chamboulé notre projet maraîchage-élevage mais, dans une période de crise, il faut être opportuniste, c’était l’occasion de reprendre beaucoup de terres pour agrandir ensuite le collectif », raconte-t-il.
Terre de Liens rachète les terres (200 000 euros), les deux associés rachètent le matériel (70 000 euros) et les deux hectares abritant le hangar à tracteurs et la future chèvrerie (400 000 euros pour la construction), « une structure facilement transmissible en cas de départ ».
Une productrice de pâtes, déjà cliente du blé de l’agriculteur cédant, rejoint leur projet, lancé en janvier.
« Le but : valoriser au maximum la production en circuit court. Avec le tournesol on voudrait faire de l’huile, avec le sarrasin, de la farine, pour éviter de dépendre des marchés céréaliers mondiaux » dont les fluctuations ont pesé sur le précédent propriétaire.
Ils ont demandé les aides classiques à l’installation (dotation jeunes agriculteurs, soit 40 000 euros par personne dans leur région) et des subventions pour construire la chèvrerie.
Mais ils sont passés par des structures alternatives aux chambres d’agriculture pour le reste : un stage « paysan créatif » qui permet de commencer à travailler sur le territoire avant de reprendre la ferme, une formation comptabilité de l’Afocg, organisme destiné à rendre les agriculteurs plus indépendants sur la gestion économique…
Alexis est sceptique quant au projet gouvernemental de regrouper l’accompagnement à l’installation dans un seul guichet, France Services Agriculture : « ça simplifierait, mais j’ai peur que, s’il n’y a qu’un interlocuteur, on occulte les initiatives un peu différentes ».