Peut-on sortir du GNR sans revenir en arrière dans la mécanisation agricole ?
TNC le 14/09/2026 à 05:34
Pilier du système productif agricole français depuis le développement de la mécanisation, après la seconde guerre mondiale, le GNR pèse aujourd’hui de plus en plus lourd dans les charges et les dépenses des exploitants agricoles. Réduire la dépendance à ce carburant sera probablement possible, mais au prix d’une transformation profonde, « à la fois énergétique, économique, entrepreneuriale et symbolique », estime le think tank Agridées dans sa dernière analyse.
Le modèle de production agricole de l’après-guerre a reposé sur la mécanisation, et son énergie : le gazole non routier (GNR), bénéficiant d’un cadre fiscal avantageux. Aujourd’hui, un actif agricole dispose d’une puissance 400 fois supérieure à celle de 1946, rappelle Gabrielle Dufour, responsable énergies et durabilité des systèmes agricoles du think tank Agridées, dans une analyse parue le 2 septembre.
Depuis 2020, pourtant, les hausses du cours du pétrole, dont le GNR est un dérivé, ont mis en évidence la vulnérabilité systémique de ce modèle et de cette dépendance. Le GNR représente 60 % de l’énergie directe consommée en agriculture, et 50 % des dépenses directes de l’exploitation agricole en moyenne.
Remplacer le GNR par une seule autre énergie : une chimère
Pourrait-on, alors, remplacer ce carburant historique par une énergie moins coûteuse ou, tout du moins, au prix moins fluctuant ? Des alternatives crédibles existent, mais elles se heurtent encore à des freins importants. Les biocarburants sont par exemple limités par la disponibilité des ressources. Le biogaz est quant à lui opérationnel, avec des tracteurs au biométhane techniquement viables, mais il demeure une solution territoriale, dépendante d’un écosystème adapté (unité de méthanisation, infrastructures de ravitaillement et volumes suffisants), explique Gabrielle Dufour.
L’électrique restera de son côté cantonné aux matériels légers tandis que l’hydrogène constitue essentiellement, à ce jour, une perspective industrielle du fait du coût élevé des équipements, de l’absence d’infrastructures adaptées ou encore de difficultés de stockage.
Ces contraintes identifiées font que le remplacement du GNR par une seule énergie alternative ne pourra advenir. Il faudra davantage miser sur « un bouquet énergétique agricole » : « le biométhane s’inscrit dans des logiques territoriales d’économie circulaire, l’électrification offre une réponse pertinente pour certains matériels et l’hydrogène pourrait, à terme, répondre aux besoins des équipements les plus énergivores », résume Gabrielle Dufour.
Une organisation du machinisme à transformer
Cependant, cette substitution par plusieurs énergies ne sera pas suffisante pour réduire efficacement ce poste de dépense agricole. Le modèle de mécanisation française « repose aujourd’hui sur un niveau élevé de capitalisation », souligne Agridées. Dans un contexte économique de plus en plus contraint, la maîtrise des charges de mécanisation devient un levier clé de la compétitivité des exploitations.
Or, les équipements fonctionnant sur de nouvelles motorisations (électricité, biométhane, etc.) constituent souvent des investissements initiaux plus élevés, « dont la rentabilité dépend en partie de l’intensité d’utilisation des matériels », indique Gabrielle Dufour. La mutualisation des machines jouera donc un rôle dans le déploiement de ces technologies. Elle constitue par ailleurs un levier de sobriété énergétique, dans un contexte économique où la performance des exploitations agricoles dépend de plus en plus de leur capacité à organiser un usage optimal des équipements utilisés. À savoir, utiliser moins de machines pour produire autant, voire plus, « grâce à une meilleure organisation des ressources disponibles », poursuit l’auteur.
Néanmoins, si la mutualisation des équipements progresse dans le monde agricole, pour des raisons économiques, des freins plus culturels subsistent. « Les tracteurs occupent également une place symbolique dans l’identité professionnelle agricole », explique Gabrielle Dufour. Concrètement, posséder un gros tracteur reste encore aujourd’hui un signe de réussite, voire « d’identité masculine », détaille-t-elle.
Si le chemin ne sera pas simple, une trajectoire réaliste existe, basée sur l’optimisation de l’utilisation du capital matériel, l’amélioration continue de l’efficacité énergétique, un bouquet énergétique adapté à la diversité des usages, et un cadre économique et fiscal favorable aux investissements. « Il ne s’agit pas seulement de changer d’énergie mais de repenser la manière dont elle est produite, mobilisée, valorisée et représentée dans le travail agricole », conclut Gabrielle Dufour.