MACF sur les engrais : 200 M€ de surcoût pour le secteur agricole français
TNC le 07/01/2026 à 17:00
Alors que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) est entré en vigueur au 1er janvier, le think tank AgriDées met en avant les risques économiques majeurs de son application pour les exploitations de grandes cultures françaises : « coup de massue financier », substitution de cultures, érosion des rendements ou encore augmentation drastique du coût des machines agricoles.
Destiné à compenser les fuites de carbone, le MACF est entré en vigueur au début de l’année et inquiète particulièrement le monde agricole, pour ses conséquences directes sur le prix des engrais, ces derniers étant fortement émetteurs de gaz à effet de serre. Dans une note publiée le 7 janvier, Quentin Mathieu, responsable Entreprise et Prospective économique du think tank AgriDées, étudie les impacts potentiels de cette mesure sur les exploitations françaises.
Si cette mesure pourrait être suspendue pour les engrais, avec effet rétroactif au 1er janvier, sa mise en place potentielle ferait courir des risques importants à la production agricole française.
MACF : face à l'urgence, j'ai été très ferme aujourd'hui à Bruxelles : son application aux engrais doit être suspendue !
La réponse du commissaire Sefcovic a été claire : la taxe carbone sur les engrais pourra être suspendue avec effet rétroactif au 1er janvier 2026.
C'est une…
— Annie Genevard (@AnnieGenevard) January 7, 2026
Un surcoût direct de 170 M€ pour les opérateurs français
40 % des importations françaises d’engrais et de produits de la chimie servant à la fabrication d’engrais sont directement concernées par le MACF, en provenance de la Russie, Trinidad et Tobago, l’Egypte, l’Algérie, les Etats-Unis, le Maroc ou la Chine. En parallèle, les importations en provenance des pays de l’UE « vont également connaitre un renchérissement avec l’application du MACF », explique Quentin Mathieu, puisque la Belgique et les Pays-Bas, principaux fournisseurs de la France, importent également une partie de leurs produits depuis les pays tiers, pour les transformer et les conditionner dans leurs usines.
En se basant sur les chiffres des importations de 2024, le total des volumes importés des pays-tiers et inclus dans le MACF représente 2,8 millions de tonnes, indique AgriDées qui, en s’appuyant sur la calculette fournie par la Direction générale de l’énergie et du climat, estime le surcoût direct de la mise en application du MACF à 170 M€ pour les opérateurs français. Ce niveau de renchérissement est par ailleurs hétérogène en fonction des types d’engrais et de leur origine.
Il faut ajouter à ce chiffre les montants potentiels de redevances MACF supportés par les fournisseurs européens sur les volumes exportés en France et dont la hausse des prix sera reportée sur le consommateur final, explique Quentin Mathieu, ce qui pourrait représenter encore 30 M€ supplémentaires.
Ces estimations sont basées sur un taux d’allocations gratuites de 97,5 % pour l’année 2026. La facture est ainsi amenée à augmenter, puisque ces quotas gratuits vont progressivement disparaitre. Ainsi, le surcoût pourrait atteindre 260 M€ en 2030 et 350 M€ en 2034.
De + 42 à + 62 €/ha pour une exploitation de grandes cultures
Si ce surcoût représente en moyenne 15 €/ha pour les exploitations agricoles françaises, compte tenu de la grande dépendance à l’azote dans les pratiques de fertilisation des fermes françaises, solutions les plus concernées par le MACF, « pour des apports d’azote allant de 150 à 250 unités par ha de grandes cultures, cet impact serait davantage de l’ordre de + 42 % à + 62 %/ha pour une exploitation type, soit un surcoût de + 6 à + 8 €/tonne de blé tendre (à rendement fixe de 7,5 tonne/ha et autres paramètres constants) », estime AgriDées.
Il s’agirait d’un véritable « coup de massue » pour les céréaliers, alors que pour la troisième année consécutive, les coûts de production se sont avérés supérieurs aux prix de vente. La marge brute pourrait encore diminuer de – 10 à – 30 %.
Des pertes de récoltes et de qualité
Au-delà du coût financier, le renchérissement du prix des engrais aurait des conséquences importantes sur la conduite de la production agricole, explique le think tank. Pour les exploitations françaises, on pourrait ainsi assister à une accélération de la tendance à la réduction de la consommation d’engrais azotés (qui avait déjà diminué de – 30 % sur ces 15 dernières années), en priorité sur le phosphore et potassium. D’autres cultures pourraient être favorisées, comme les cultures fixatrices d’azote et/ou moins consommatrices d’engrais, comme le tournesol, avec parfois des substitutions entre cultures (blé fourrager au détriment des blés meuniers notamment). En parallèle, les cultures d’exportation et industrielles subiraient une dégradation générale : baisse du taux de protéines des blés, érosion des rendements en pomme de terre et betterave, entrainant des déséquilibres de marchés.
Du côté de la fabrication, « les possibilités de restructuration des outils industriels en faveur de la fabrication d’engrais moins dépendants des importations sont limitées. L’adaptation va prendre plusieurs années, alors que l’industrie européenne des fertilisants est déjà en net repli depuis le renchérissement des coûts de production.
Un impact sur le machinisme agricole
Le MACF s’appliquera également à l’aluminium, au fer et à l’acier, or ce dernier représente entre 30 et 40 % du coût de production des machines agricoles. Déjà en forte inflation ces dernières années, le machinisme agricole pourrait donc connaitre une nouvelle flambée des prix « qui se répercuterait sur les futures dépenses de mécanisation des agriculteurs », précise la note.
Pour éviter cette situation, les opérateurs pourraient choisir de délocaliser pour préassembler des pièces en dehors de l’UE, le MACF ne s’appliquant pas encore aux produits complexes. Dans ce cas, le risque est celui d’une perte d’activité et d’emplois.
« L’entrée en vigueur du MACF fait donc peser un risque économique et financier majeur sur les exploitations de grandes cultures », conclut Quentin Mathieu, pour qui le timing « n’est pas favorable pour introduire un tel dispositif ». Les opérateurs n’y sont pas préparés, et un risque de contentieux existe au regard des règles de l’OMC. Et surtout, les utilisateurs finaux des engrais, les agriculteurs, déjà en difficulté, vont devoir supporter la majeure partie de ce surcoût. Si la Commission européenne indique que celui-ci sera réparti de façon équitable dans toute la chaine de valeur, « c’est supposer que les opérateurs en amont que sont les fabricants d’engrais prendront en charge pour partie ou totalité cette hausse en rognant sur leurs marges commerciales. Or, aucune réglementation ni aucune logique économique n’impose un tel comportement charitable », insiste Quentin Mathieu.