Au Royaume-Uni

Le Brexit impactera-t-il la filière viande bovine ?


TNC le 19/09/2019 à 16:32
Le Royaume-Uni produit 8 millions de bovins viande par an. (©TNC)

Le Royaume-Uni produit 8 millions de bovins viande par an. (©TNC)

L'agriculture ne représente que 1 % du PIB du Royaume-Uni (2 % si on compte l'agroalimentaire) contre 80 % pour le tertiaire et 19 % pour l'industrie. Pour autant, son troupeau bovin est le 3e en Europe, derrière la France et l'Allemagne. De plus, la filière abattoir, découpe et transformation de viande rouge occupe une place importante dans l'économie. Comment évoluent la production britannique, mais aussi les exportations, les importations et la consommation de viande ? Vu les liens commerciaux privilégiés avec ses voisins européens, quel impact pourrait avoir le Brexit ? Des questions sur lesquelles Bretagne Commerce International et le cabinet Expandys ont axé leur conférence au Space.

Le Royaume-Uni, 3e économie européenne et 5e à l’échelle mondiale, est fortement tourné vers le tertiaire, qui apporte 80 % du produit intérieur brut. L’agriculture n’intervient que pour 1 % du PIB (2 % si on inclut l’industrie agroalimentaire) et pourtant, le cheptel bovin britannique (lait et viande), le 3e de l’Union européenne derrière la France et l’Allemagne, regroupe 9,9 millions de têtes. La production bovine, elle, s’élève à 8 millions de bêtes par an.

La filière de l’abattage, découpe et transformation de viande rouge fraîche et congelée est dynamique et « bénéficie, depuis un an, de la levée de l’embargo chinois sur le bœuf britannique », a expliqué Raphaël Tirat, directeur d’Expandys(1) au Royaume-Uni, lors d’une conférence organisée au Space 2019 avec Bretagne Commerce International(2). La demande des transformateurs est forte et la dévaluation de la livre à l’export est favorable aux industriels puisqu’elle représente 20 % du revenu du secteur cette année. À noter toutefois : celui-ci doit faire face à des normes de plus en plus drastiques en matière d’hygiène suite à plusieurs problèmes sanitaires.

(1) Cabinet d’accompagnement et de représentation des entreprises à l’étranger.

(2) Association d’entreprises bretonnes ayant pour mission d’accompagner celles-ci dans leur essor à l’international. Elle aide aussi les sociétés étrangères à s’implanter en France.

901 500 t de viande de boeuf et de veau produites en 2017

Ces derniers, associés aux mouvements anti-viande, puissants également outre-Manche, et aux fluctuations de prix, font varier la demande des consommateurs en viande rouge bovine, qui reste malgré tout soutenue même si elle baisse légèrement (- 0,4 % sur 5 ans) alors que parallèlement, celle en veau progresse. Signalons que 70 % de la demande du Royaume-Uni est alimentée par les industries locales. L’Angleterre, l’Irlande du Nord, l’Écosse et le Pays de Galles ont produit 901 500 t de viande de boeuf et de veau en 2017, soit presque l’équivalent de leur production de viande de porc alors que celle de mouton et d’agneau arrive loin derrière (300 000 t).

Quelle que soit l’espèce, « les supermarchés représentent de loin le premier débouché de la viande bovine comme en France (43,5 %), suivi par les industries de transformation (23 %), et la restauration, notamment hors domicile (20 %) », a poursuivi l’expert. Les grossistes et les bouchers voient leurs parts de marché diminuer (8 et 5,5 % respectivement) au profit de la grande distribution, pour des questions de coûts, à l’image de ce qui se passe dans notre pays. « Les grandes surfaces font pression sur les prix et intègrent même de plus en plus des abattoirs, chaînes de découpe et ateliers de transformation », a-t-il ensuite détaillé. Cette pression sur les prix et les volumes s’exerce sur les transformateurs non intégrés, dont le chiffre d’affaires devrait reculer jusqu’en 2020 d’autant qu’ils sont confrontés à des interrogations croissantes quant à l’effet des produits transformés sur la santé humaine.

L’industrie de la viande bovine en difficulté

Globalement, l’industrie de la viande bovine au Royaume-Uni connaît des difficultés liées comme chez nous à la remise en cause de la consommation de viande rouge, mais aussi aux inquiétudes quant à l’impact environnemental des activités industrielles et au réchauffement climatique. Elle a, par ailleurs, été très échaudée par les crises sanitaires de la vache folle de 1996 et 2001. D’autres menaces, d’ordre purement économiques, pèsent sur la filière. Les coûts de production sont très importants et les distributeurs tirent les prix vers le bas. « En outre, la chaîne d’approvisionnement demeure très opaque et les importations de viande de moindre qualité se multiplient, dans un secteur déjà fragilisé par la suppression des aides Pac en 2003 », a complété Raphaël Tirat. Côté production, le troupeau reproducteur s’érode et les performances sont très variables d’un élevage à l’autre.

Au niveau du commerce extérieur, le Royaume-Uni est un importateur net de denrées agroalimentaires, sauf pour l’orge où il est exportateur net. En 2015, le pays a importé au total 38,5 milliards de livres Sterling de produits agroalimentaires. Ses principaux clients : les Pays-Bas (12 % des importations), l’Irlande et la France (10 % chacun) et l’Allemagne (9,2 %). Le ratio production/consommation alimentaire est égal à 61 % (75 % en viande de bœuf, 90 % en blé et 115 % en orge) et les exportations représentaient en valeur 18 millions de livres Sterling en 2015 (whisky, saumon, négoce de vins essentiellement) à destination des mêmes clients (Irlande 17 %, France 11 %, Pays-Bas 7 %) et des USA (10 %).

Le No deal, « un désastre pour l’agriculture et l’élevage »

Lorsque l’on évoque l’économie agricole, en particulier de l’élevage, au Royaume-Uni, la question des conséquences du Brexit est omniprésente. Plusieurs scénarios sont envisagés pour la sortie de ce groupe de pays de l’Union européenne, avec des répercussions différentes sur les filières animales.

Cinq scénarios possibles pour le Brexit :

– 1er scénario : accord de sortie finalement approuvé → Peu probable avec le nouveau Premier ministre Boris Johnson.
– 2e scénario : renégociation de l’accord → en débat : le Backstop (mesure anti-réintroduction d’une frontière en Irlande : le RU resterait dans l’union douanière avec l’UE et l’Irlande du Nord serait régi par les règlements de l’UE) mais l’actuel gouvernement est contre.
– 3e scénario : Brexit sans accord (no deal) → de plus en plus probable. Le Royaume-Uni serait considéré comme un pays tiers et les échanges commerciaux avec lui seraient soumis aux règles de l’OMC dès novembre 2019, ce qui signifie que les états qui importent fixent les droits de douane et les taxes. Quid de la frontière en Irlande ?
– 4e scénario : grands bouleversements politiques avec deux options (renversement du gouvernement, élections générales).
– 5e scénario : un second référendum → peu probable (opposition du gouvernement, peu soutenu au parlement, nécessité de différer le Brexit de quelques mois).

Selon les scénarios, plusieurs types de relations seraient possibles entre le Royaume-Uni et l’Union européenne : intégration, par exemple, du RU dans l’espace Schengen ou l’espace économique européen, ou mise en place d’une union douanière, d’une association européenne de libre-échange, d’accords spécifiques… Selon certains spécialistes, le no deal (Brexit sans accord), hypothèse de plus en plus sérieuse, aurait de nombreuses incidences négatives sur l’économie britannique et par voie de conséquence, sur l’agriculture et l’élevage. Un certain nombre de politiques seraient dérégulées, le PIB chuterait de 9,3 % en 15 ans (contre 3,9 % avec accord), la livre Sterling de 25 %, les moyennes et grandes entreprises partiraient à l’étranger, le chômage grimperait et il pourrait y avoir pénurie pour certains produits. « Attention toutefois, les économistes se sont beaucoup trompés sur leurs prévisions depuis le référendum et ont tendance à dramatiser pour faire peur », nuance Raphaël Tirat.

Pour Minette Batters, présidente de la NFU (l’équivalent de la FNSEA au Royaume-Uni), « une sortie de l’Union européenne sans accord serait un désastre pour l’agriculture britannique, en raison des tarifs douaniers peu élevés qui seraient pratiqués par l’UE aux denrées agricoles importées du Royaume-Uni ». Des stocks de produits agricoles s’accumuleraient dans ces pays, d’où une érosion des prix. De manière générale, l’agriculture et l’élevage ne seront que peu ou plus soutenus par l’État. Ils dépendront plus fortement de l’évolution de la demande et devront d’y adapter plus vite. « Le secteur sera plus ouvert et exposé aux marchés mondiaux », a insisté l’expert. Toutes les filières devraient être impactées, en termes d’importations comme d’exportations, mais la viande bovine risque d’être particulièrement touchée par les changements de tarifications douanières.

L’impact du Brexit sera-t-il le même selon les pays du Royaume-Uni ? En Irlande du Nord par exemple, dont la production laitière est majoritairement transformée en République d’Irlande, la fixation de taxes douanières élevées à l’importation par le RU pourrait favoriser le développement d’unités de transformation locales de lait et de viande, car l’exportation de ces denrées ne serait plus rentable. Ou, au contraire, conduire à des plans d’abattage de vaches laitières. L’Écosse, elle, déjà plutôt indépendante dans le domaine agricole, pourrait garder voire consolider ses relations avec l’UE.