Conséquences du Covid-19

Faute de repas de famille, les agneaux de Pâques ne partent pas à l’abattage


AFP le 07/04/2020 à 14:19

« Pour nous, Pâques, ça devait être le marché de l'année » : Michelle Baudouin, éleveuse de moutons dans le Puy-de-Dôme, se demande ce que les éleveurs français vont faire des quelque 500 000 ovins qui ne partent pas à l'abattage en raison du confinement.

Qui va acheter un gigot pour trois ou quatre personnes à table ? Faute de repas de famille à l’occasion de Pâques et des autres fêtes religieuses de printemps, des milliers d’agneaux devront cette année la vie à l’épidémie de coronavirus. Ce qui met en danger celle des éleveurs. Les ventes de viande d’agneau ont chuté drastiquement, selon la profession, la filière française étant aussi particulièrement touchée par la fermeture des restaurants.

Cette année, les deux mois autour de Pâques devaient constituer 80 % des ventes annuelles des éleveurs ovins. Exceptionnellement les fêtes des trois grandes confessions juive, chrétienne, et musulmane étaient concentrées sur le calendrier, laissant espérer un marché important.

« Que ce soit lors de la Pâque juive à partir du 8 avril, la Pâque catholique dimanche 12, orthodoxe le 19 avril, ou le Ramadan musulman du 23 avril au 23 mai, l’agneau est consommé par tous, il est un symbole dans toutes les religions », explique à l’AFP Michelle Baudouin, qui préside aussi la Fédération nationale ovine (FNO).

« Or, il n’y a plus aucun marché de viande d’agneau, les frigos sont pleins et les abattoirs des coopératives refusent nos bêtes », s’insurge-t-elle.

Concurrence néo-zélandaise

« Près de 500 000 agneaux sont à écouler dans les fermes françaises », résume Christiane Lambert, présidente du premier syndicat agricole français FNSEA. Les éleveurs doivent supporter des coûts imprévus pour nourrir les animaux qui restent en bergerie, sans revenus en face.

« Ils prennent du poids, ils prennent du gras, et perdent de la valeur. On jette les fraises ou les asperges excédentaires, mais nos animaux, que va-t-on en faire ? » s’inquiète Michelle Baudouin.

« Derrière l’agneau français, il y a de l’activité économique, il y a des emplois, mais il y a surtout 25 000 éleveurs qui tiennent des paysages », souvent dans des régions de montagnes défavorisées. « S’il y a moins d’avalanche l’hiver, c’est souvent parce que les moutons ont entretenu les pentes », fait-elle valoir.

Au-delà du confinement, les éleveurs souffrent surtout de ce qu’ils nomment la « concurrence déloyale » du mouton néo-zélandais, qui remplit les frigos après avoir été vendu au dessous de leurs coûts de production.

« Du fait de la concentration exceptionnelle de toutes les fêtes religieuses cette année, du mouton néo-zélandais avait été commandé au préalable, par crainte de ne pas avoir assez de la production française », explique une source au sein d’Interbev, l’interprofession des viandes. La France ne fournit en effet que 43 % de la consommation du pays.

« Ces animaux ont été abattus en janvier et transportés plusieurs semaines en bateau dans l’azote liquide » pour pouvoir les vendre au rayon frais, alors que « les nôtres sont élevés pour être juste prêts à Pâques et nous ne pouvons pas les tuer », se lamente une éleveuse.

Sur les réseaux sociaux, des éleveurs ont publié ces derniers jours des photos de pièces d’agneau étiqueté français, mais dont la provenance indiquée (en tout petit) était en réalité « Nouvelle-Zélande ». « Un scandale, car les supermarchés empochent la marge au passage » dénonce Michelle Baudouin.

La semaine dernière, la FNSEA a mené une action dans un supermarché qui avait « francisé » de l’agneau néo-zélandais, a aussi dénoncé Christiane Lambert.

Cette semaine, quelques initiatives locales ont vu le jour pour donner un peu d’air aux éleveurs. L’interprofession de la viande en Rhône-Alpes, Normandie, Nouvelle Aquitaine et Grand Est notamment a décidé des dons de viande d’agneau (néo-zélandais) aux cuisines d’établissements de santé ou à d’autres collectivités.

Les éleveurs ont finalement aussi reçu un coup de main de la grande distribution, qui promeut la viande d’agneau française, et ont financé eux mêmes une campagne de communication radio.

Dans les Pyrénées Atlantiques, les éleveurs de trois coopératives ont remporté un franc succès avec une gigantesque opération de « drive ovin » : une vente directe en ligne d’agneaux de lait entiers à 91 euros l’unité, à retirer sous forme de caissettes de morceaux prêts à congeler dans 45 points du département.