En Europe, la crise agricole frappe inégalement


AFP le 20/01/2026 à 12:15
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Des pays comme le Danemark, l'Espagne ou l'Allemagne ont fait des choix d'accroissement en taille et capital. (© Ewastudio/Adobe Stock)

La crise agricole affecte très diversement les pays de l'UE, dont les agriculteurs se mobilisent à nouveau mardi avec une manifestation devant le Parlement européen à Strasbourg.

Plus ou moins exposés au Mercosur

En ouvrant l’UE à un quota moins taxé de bœuf, sucre ou volaille latino-américains, l’accord avec le Mercosur inquiète au premier chef la France, premier cheptel bovin d’Europe et premier producteur de sucre. Mais il séduit ses viticulteurs. Les Irlandais craignent aussi pour leur élevage bovin.

En Italie, le grand syndicat agricole Coldiretti déplore un « manque de réciprocité » dans les normes de production. Les neuf premiers mois de 2025, les importations italiennes venues du Mercosur ont déjà crû de 17 % en valeur, alerte-t-il.

L’Allemagne a surtout vu des manifestations dans le Nord et l’Est, aux grandes cultures plus exposées à la concurrence mondiale.

En Espagne, les filières huile d’olive et vin se félicitent, quand les olives de table redoutent la concurrence argentine.

Pour des experts, ce traité est le révélateur d’une crise agricole aux ressorts multiples et aux impacts inégaux.

L’UE en excédent agro-alimentaire

Les exportations agroalimentaires de l’UE ont atteint en 2024 un record de 235,4 milliards d’euros. Même si les importations ont crû, avec le renchérissement du café et du cacao, la balance reste très excédentaire (63,6 milliards, 8 % de moins que le record de 2023). Seul le Brésil a un excédent plus élevé.

Ces dernières années ont vu la montée en puissance des Pays-Bas, qui affiche 45 milliards d’excédent avec la transformation de produits souvent importés : notamment de Pologne, qui a quadruplé sa production de volaille en 25 ans, ou d’Espagne, compétitive sur les vins, fruits, porc…

A l’opposé, la France, premier pays agricole d’Europe en valeur produite, redoute pour 2025 son premier déficit en près de 50 ans.

Ce recul commercial, « c’est ça qui cristallise » dans la colère agricole, souligne Vincent Chatellier, économiste à l’institut de recherche Inrae. « Et la France est perdante surtout avec des pays européens », ajoute-t-il.

Concurrence accrue et effet taille

« Depuis 70 ans, le monde a mis le paquet sur un petit nombre de variétés animales et végétales, les plus interchangeables possible. Avec l’ouverture des frontières, cela a mis tous les agriculteurs en concurrence. La conséquence est qu’on ne cesse de perdre des agriculteurs et d’avoir une pression sur les prix », souligne Christophe Alliot, du bureau d’études Basic.

Dès lors « celui qui s’en sort est celui qui est efficace sur ses coûts, avec une économie d’échelle » liée à la valeur du produit mais surtout à la taille et la mécanisation, dit-il.

Selon des données de l’UE à fin 2025, le revenu moyen par actif agricole a crû de 20 % en 10 ans (hors inflation), mais les écarts sont nets.

En terme de revenus, des pays comme « le Danemark, l’Allemagne… s’en sortent très bien, ou même l’Espagne », constate Pierre-Marie Aubert, chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). En revanche sept pays reculent, ou stagnent comme la France.

Les premiers ont fait « des choix très forts d’accroissement en taille et capital », dit-il : le capital immobilisé dans les exploitations porcines ou avicoles est en moyenne de 320 000 euros en France et de plus de 5 millions au Danemark.

Aujourd’hui, les aides de la politique agricole commune européenne assurent l’essentiel des revenus de certains agriculteurs.

Croisée des chemins

Tous les pays doivent gérer des disparités de revenus, souligne Vincent Chatellier : « la tension entre l’agriculture familiale et celle plus entrepreneuriale est européenne ». Et dans tous les pays industrialisés, la population agricole vieillit.

Il invite à examiner tous les « facteurs de la compétitivité » : « la taille mais surtout l’organisation des filières, robustes de l’amont à l’aval, la proximité des ports, la différenciation des produits… » et le besoin de « plus cibler » produits et clients.

« La France a déjà réduit le nombre d’exploitations laitières par exemple, la restructuration a été faite. On ne sera jamais comme la Californie ou le Brésil », ajoute-t-il listant ses atouts : foncier peu cher, bonne technicité, productions diversifiées…

« C’est une croisée des chemins inconfortable », note Christophe Alliot, qui préconise un débat sur le modèle alimentaire et la répartition de la valeur.

Pierre-Marie Aubert met aussi en garde contre une fragilité pour tout le continent : le rendement des productions végétales en Europe de l’Ouest a atteint un plafond, touché par des « seuils physiques ».