Portrait

Bernard Magrez, « l’homme aux quarante châteaux »


AFP le 07/07/2023 à 10:05

Dans le jardin du Château Pape Clément, aux portes de Bordeaux, Bernard Magrez vitupère contre la taille trop sévère d'un olivier millénaire, privé de floraison cette année. À 87 printemps, lui ne manque pas de vitalité pour gérer son empire viticole.

« Je ne suis pas encore mort », se pique l’entrepreneur quand on lui parle de succession. Seul maître à bord pendant plus de soixante ans, il envisage néanmoins d’ouvrir le capital. « Les banques m’ont toujours fait confiance. Mais pour passer un cap, cela nécessite un partenaire financier », explique Bernard Magrez qui cherche plusieurs centaines de millions d’euros pour se développer en Italie, en Chine et aux États-Unis.

Il est le seul à détenir quatre grands crus bordelais classés aux noms prestigieux – en Médoc, Graves, Saint-Emilion et Sauternes – dont il écoule 1,6 million de bouteilles. Le magnat du vin, souvent baptisé « l’homme aux quarante châteaux », possède aujourd’hui 38 domaines représentant plus de 900 hectares en France, en Europe, en Amérique latine et en Asie. « Parti de rien », il est insatiable et a soif de « revanche ».

« Bon à rien »

Né « tocard » dans une famille bordelaise de vendeurs de meubles, il est « bon à rien » selon son père, entrepreneur en maçonnerie, qui l’envoie parfois à l’école avec un écriteau « Je suis un fainéant », en raison de ses mauvaises notes. L’enfant Magrez rase les murs, « fou d’humiliation ». Il transforme cette blessure en « moteur ». De sa colère, sourd une cuvée du Roussillon, « Si mon père savait ».

À 13 ans, ce dernier l’envoie en pension dans les Pyrénées, à Bagnères-de-Luchon, suivre un CAP de scieur de bois, son unique diplôme. Il y croise un certain François Pinault.

Jeune adulte, il travaille dans les chais puis comme contrôleur de gestion pour son oncle Jean Cordier, propriétaire et négociant, qui finit par le renvoyer à la demande de deux dirigeants qu’il avait irrités.

Un banquier lui propose alors de racheter, à 23 ans, le fonds de commerce d’un petit importateur de porto à Bordeaux, qu’il rebaptise William Pitters. C’est le début d’une carrière fulgurante dans les spiritueux, cocktails et vins bon marché. Bernard Magrez apprend sur le tas et complète avec des cours du soir.

Au tournant des années 1960, lors d’un séminaire d’entrepreneurs aux Etats-Unis sur la grande distribution, il rencontre notamment Marcel Fournier (Carrefour) et Gérard Mulliez (Auchan), qu’il n’oubliera pas – plus tard – pour placer ses produits.

Outre le whisky William Peel – toujours numéro 1 des ventes en France – et la téquila San José, le champion du marketing commercialise le vin Sidi Brahim, populaire chez les rapatriés d’Algérie. Et créé de toutes pièces le Malesan, « ce que Bordeaux fait de mieux à Bordeaux », un slogan qui lui vaut son lot de « sarcasmes ».

« Clivant » et « excessif »

Bernard Magrez vend en 2004 William Pitters au fonds d’investissement gérant Marie Brizard, et Malesan à l’autre roi de l’alcool, Pierre Castel, « son seul ami ».

Le « businessman devenu viticulteur » s’attaque aux grand crus classés en rachetant progressivement le Château Pape-Clément, appartenant partiellement à son beau-père.

Seuls échecs notoires, les jus de fruits Waïti « arrivés sur le marché à un mauvais moment ». Et sa table étoilée bordelaise « La Grande Maison », qu’il a fermée, malgré les passages aux fourneaux de Joël Robuchon puis de Pierre Gagnaire.

Travailleur à « l’énergie folle » pour ce dernier, Bernard Magrez préfère son bureau aux salons des instances professionnelles.

« Clivant » et « excessif », « il réussit 90 % de tout ce qu’il entreprend et n’aime pas quand ça ne marche pas », juge Alain Raynaud, président du Grand Cercle des vins de Bordeaux. « Négociateur à la hussarde » pour certains, Bernard Magrez se définit lui-même comme « intempérant », d’une exigence « presque intolérable », même pour ses proches – il est marié et a deux enfants, un fils de 60 ans et une fille de 57 ans.

L’inusable entrepreneur, qui commence chaque journée à l’aube avec une séance de gymnastique, n’avoue qu’une passion, « celle du travail », et dévore les autobiographies d’autodidactes. Toujours la gagne que ce mécène souhaite encore inculquer à ses jeunes protégés dans deux incubateurs de start-ups, récemment créés au milieu des vignes.