« Si j’avais su » : cinq agriculteurs pionniers de l’ACS partagent leur expérience


TNC le 06/03/2026 à 18:02
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(© Greenotec)

À l’occasion des 20 ans de Greenotec, cinq agriculteurs belges, pionniers de l’agriculture de conservation des sols et membres fondateurs de l’association, sont revenus sur leur parcours et ont partagé les enseignements tirés de leur transition vers l’agriculture de conservation des sols.

Pour Nicolas Braibant, installé à Corroy-le-Grand dans la province du Brabant wallon, « l’agriculture de conservation des sols (ACS), ce n’est ni une recette, ni une religion. C’est un chemin fait d’essais, de réussites, de ratés aussi, mais toujours avec la même boussole : redonner au sol sa place de premier capital de la ferme », résume l’agriculteur.

Remettre en question les pratiques

Il reprend l’exploitation familiale dans les années 90 et remet rapidement en question ses pratiques. L’objectif : « avoir des sols résilients et réduire les charges opérationnelles ». Pour y parvenir, il mise sur un allongement maximal de la rotation, avec l’introduction d’herbes aromatiques notamment, ainsi que le développement des couverts végétaux. « On s’intéresse également aux associations de cultures, mais il reste encore du boulot et des choses à découvrir sur le sujet ».

En 2002, Nicolas Braibant ouvre une boucherie à la ferme afin de valoriser sa production. Quelques années plus tard, en 2009, il fait évoluer son système d’élevage pour gagner du temps de travail : la Blanc Bleu Belge laisse place à la Blonde d’Aquitaine. Pour l’agriculteur, « l’association polyculture-élevage est un véritable atout sur l’exploitation, tout comme la diversification ». Il souligne également « l’importance d’être curieux et de se former régulièrement ». La création d’une entreprise de travaux agricoles lui a, par ailleurs, permis d’observer une grande diversité de situations et méthodes culturales ».

« Systématiser le diagnostic des sols »

Installé non loin de là, à Corbais, Claude Henricot s’est intéressé au non-labour il y a 25 ans. Il estime « avoir perdu du temps durant les huit premières années, par manque d’observations. On avançait sans vraiment savoir où l’on allait. C’est une transition qui s’inscrit dans le temps long, tout ne se fait pas en claquant des doigts ! ».

Depuis, l’agriculteur a pris l’habitude de diagnostiquer régulièrement ses sols : « j’ai une bêche avec moi toute l’année pour analyser leur structure et mieux cerner l’opportunité de telle ou telle action. Ce sont les plantes qui font le sol, et non l’inverse », souligne-t-il. Dans son système, les couverts végétaux occupent une place centrale : « on essaie au maximum de ne pas laisser un sol nu. Cela permet de produire mieux avec moins, on maximise la photosynthèse, tout en réduisant les intrants. »

« Les couverts végétaux, c’est vraiment ce qui nous anime aujourd’hui dans les groupes d’échange entre agriculteurs, confirme Louis Louppe, agriculteur à Terwagne depuis 1981. Avant, on ne parlait que de machines et de réglages », se souvient-il.

Lui aussi s’est penché sur les techniques de sans-labour il y a plus de 30 ans, « d’abord pour réduire les charges de mécanisation et de main d’œuvre. Puis on a rapidement observé d’autres bénéfices comme la diminution de l’érosion, l’amélioration de l’infiltration de l’eau dans les sols. On a alors progressivement réduit le recours à la charrue et mis en place des couverts végétaux ».

« Si c’était à refaire, j’aurais acheté un semoir à dents, plutôt qu’un semoir à disques : il s’use moins vite et engendre moins de frais. Pour se lancer dans l’agriculture de conservation, il faut se renseigner, échanger avec d’autres agriculteurs et surtout adapter ses pratiques à son terroir et à l’historique de ses parcelles. Le plus important reste le niveau d’activité biologique dans le sol : il peut redémarrer très vite, à condition d’être attentif aux types de matières organiques que l’on apporte. »

« Revoir les bases de notre métier »

Les problèmes de stagnation d’eau et de battance ont poussé Johan Baland, agriculteur à Chièvres, à revoir ses pratiques dès les années 90. « Après une conférence de Lydia et Claude Bourguignon, j’ai cherché à me rapprocher du fonctionnement d’un sol forestier », explique-t-il.

Il commence alors à réduire le labour en 1994, avant de l’abandonner en 1998. « Au départ, nous réalisions un décompactage systématique. Puis nous l’avons réduit au fur et au mesure pour tendre vers le semis direct, que nous pratiquons depuis 7-8 ans avec un semoir à dents ».

« Les couverts végétaux ont toujours eu une place importante sur l’exploitation depuis mon grand-père. » L’agriculteur a également revu la fertilisation : « nous réduisons progressivement les apports de potasse et de phosphore, et privilégions les apports de matières organiques ».  Les pratiques phytosanitaires ont également évolué : arrêt des insecticides de sol et réduction maximale des fongicides, toujours dans l’objectif d’améliorer la vie des sols. « Je me suis également formé à la pulvérisation en bas volume, ce qui permet de réduire drastiquement les doses de produits phytos appliqués. Petit à petit, on revoit les bases de notre métier. »

Cinq pionniers de l’ACS ont présenté leur parcours lors de l’Assemblée générale de Greenotec le 24 février dernier, à Namêche (Belgique). (© Terre-net Média)

Aujourd’hui, Johan Baland ne regrette pas son passage au semis direct. « Dès trois ans, on observe des différences. » Il reste toutefois vigilant face à certains ravageurs, comme les mulots, qui peuvent rapidement s’installer. Pour limiter leur présence, il recommande l’installation de perchoirs pour rapaces, à raison d’un pour cinq ha.

Avec le recul, il aurait néanmoins adapté certains choix techniques. « J’aurais modifié mon décompacteur et évité de travailler avec des ailettes larges », note-t-il. Tout comme Claude Henricot, il insiste sur l’importance de l’observation : « analyser la structure de son sol à l’aide d’une bêche, observer les couverts et ou encore aller voir ses parcelles après une grosse pluie » restent, selon lui, des réflexes indispensables.

« Les essais, c’est la clé de l’évolution »

Agriculteur à Couthuin, Patrick de Changy s’est lancé dans le non-labour au début des années 90 de manière opportuniste, avant d’étendre la pratique à l’ensemble de sa ferme. Cette sensibilité remonte plus loin : dans les années 70, son père s’était déjà intéressé au semis direct après un voyage aux États-Unis.

Aujourd’hui, l’exploitation combine une partie en conventionnel (25 %) et une autre en agriculture biologique (75 %), dans laquelle Patrick de Changy s’est engagée il y a une quinzaine d’années. « La pression venait un peu de mes cousins bruxellois, pour qui j’exploite une partie des terres. Je me suis dit : et pourquoi pas le bio ? », raconte-t-il. Pour amorcer cette transition, il commence par allonger la rotation. En conventionnel, l’assolement comprend notamment maïs, chicorée, triticale et escourgeon. En bio, il est nettement plus diversifié, avec tournesol, betteraves fourragères, carottes, haricots, chanvre, blé tendre et petit épeautre.

Comme pour les autres pionniers de l’ACS, la vie du sol occupe une place centrale dans son système. Les couverts végétaux jouent un rôle clé, même si la gestion des adventices reste un défi en agriculture biologique : « sans solution herbicide, on doit parfois retravailler le sol. » La stratégie repose sur des faux-semis réguliers et la rotation. « Je n’ai pratiquement pas de problème de graminées, malgré le non-labour depuis longtemps. » Les vivaces restent en revanche plus difficiles à maîtriser et nécessitent parfois plusieurs passages pour les scalper, quitte à compromettre la réussite de certains couverts. 

La gestion des ravageurs demande également une attention particulière. Pour protéger certaines cultures comme le maïs ou le tournesol, l’agriculteur n’hésite pas à passer plusieurs fois par jour dans ses parcelles pour chasser les corvidés. « J’en profite pour observer », précise-t-il. Patrick de Changy a arrêté les insecticides depuis quinze ans, y compris en conventionnel, afin de préserver les auxiliaires. « Il faut laisser à manger aux prédateurs, aux insectes et aux oiseaux. Au final, je n’ai ni plus ni moins de problèmes que les autres. »

Deux principes guident son approche : l’adaptation et l’observation. « Il faut saisir les opportunités et les fenêtres météo, et surtout oser. En non-labour, et encore plus en bio, c’est nous qui nous adaptons à la terre, pas l’inverse. » Les essais font aussi partie intégrante de sa démarche. « C’est la clé de l’évolution. On manque encore de données à long terme sur l’agriculture biologique de conservation, donc il faut tester sur de petites surfaces pour limiter les risques. »

Avec le recul, Patrick de Changy estime qu’il aurait pu aller plus loin et plus vite. « Si c’était à refaire, je passerais plus rapidement en bio et je diversifierais encore davantage la ferme pour développer les circuits courts et ne plus dépendre des prix mondiaux. Je réintroduirais l’élevage afin de disposer de matière organique pour faire fonctionner le système. Aujourd’hui, à défaut, j’en achète. »