Prix des gros bovins : l’effet Mercosur est-il aussi important qu’annoncé ?


TNC le 05/10/2026 à 05:37
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Alexandre Gohin et Alan Matthews ont travaillé à chiffrer l'impact économique de l'accord UE-Mercosur actuellement appliqué. (© AlfRibeiro | AdobeStock)

Cinq mois après la ratification de l’accord UE-Mercosur, Alexandre Gohin, agroéconomiste à l’Inrae, dresse un premier bilan de ses effets sur le marché de la viande bovine européenne. Si les importations ont progressé, l’impact sur les prix reste difficile à isoler. Les simulations des économistes plaident néanmoins pour une incidence contenue pour les éleveurs bovins français.

Depuis la mise en œuvre de l’accord UE-Mercosur en mai dernier, les importations de viande brésilienne ont connu une augmentation d’environ 40 %. De quoi raviver les inquiétudes des éleveurs bovins français. Mais quel est réellement l’impact du traité de libre-échange sur le prix des gros bovins ? Alexandre Gohin, agroéconomiste à l’Inrae, décrypte ces évolutions sur le plateau de la SpaceTV.

Une hausse des importations à relativiser

Pour l’économiste, ces premières données sont à considérer avec prudence : cette hausse des flux pourrait s’expliquer par un phénomène d’anticipation. Faute d’apporter les garanties nécessaires à la Commission européenne sur l’utilisation d’antimicrobiens, les importations de viande brésilienne ont été suspendues à compter du 3 septembre. « Les flux ont pu augmenter en prévision de cette échéance. Parmi les importations, on ne sait pas faire la différence entre ce qui est consommé de suite, et ce qui est gardé en frigo ». D’autant que les importations en provenance des autres pays du Mercosur sont restées stables sur la période.

Phénomène d’anticipation ou non, l’afflux de viande étrangère a pesé sur les prix. « Ces volumes supplémentaires ont forcément contribué à l’évolution des cours à la baisse », estime Alexandre Gohin. « En général, lorsqu’il y a une augmentation de 1 % des quantités disponibles sur le marché, les prix ont plutôt tendance à reculer de 2 % au niveau du consommateur, et un petit peu plus à l’éleveur, car les coûts de distribution et de transformation ne sont pas toujours ajustés », poursuit l’économiste.

Une construction des prix multifactorielle

Mais il serait malhonnête d’expliquer la baisse des cours uniquement par l’afflux de viande brésilienne. « Les prix bougent tout le temps et pour plein de raisons », tranche-t-il. Manque de fourrage, tensions sur l’énergie, baisse du pouvoir d’achat des consommateurs : « il y a plein d’informations contradictoires qui arrivent tous les jours et qui influent sur les marchés. Lorsque le consommateur apprend que le détroit d’Ormuz ferme, il ne pense pas à la viande de bœuf au premier chef. Mais les conséquences sur le moral et les projections sur son pouvoir d’achat influent au final sur la consommation ».

Les travaux d’Alexandre Gohin et Alan Matthews donnent toutefois un premier repère : dans leur étude publiée en 2025, les deux économistes tentent de chiffrer les conséquences de l’accord sur les différentes filières agricoles européennes. « Quand on fait un accord, c’est du donnant-donnant. On regarde ce que l’on pense offrir, et ce que l’on a à gagner ». Et pour l’économiste, le tableau est moins noir qu’il n’y paraît. « Ce qu’on a montré, c’est que le marché n’était pas totalement libéralisé. »

Les scénarios des économistes dessinent un impact limité

Concrètement, « le credo de la Commission européenne était d’ouvrir les marchés au maximum de 4 % de la consommation européenne », décrypte Alexandre Gohin. L’accord finalisé propose un contingent commercial de 99 000 téc, soit 1,5 % du marché européen. « Tout en sachant que le Mercosur était capable d’exporter une partie de ce volume malgré les droits de douane élevés. Si l’on soustrait ce volume, on obtient un appel d’air de 50 000 téc supplémentaires », poursuit l’économiste.

D’après les simulations réalisées par les économistes, cet afflux aurait un impact limité sur la filière bovine européenne : son activité diminuerait d’environ 0,4 % dans le scénario correspondant aux dispositions négociées.

En parallèle, l’accord est censé générer de la richesse dans d’autres secteurs, via l’export de fromages, vins ou spiritueux. À l’échelle de l’ensemble des secteurs agroalimentaires européens, l’effet serait encore plus limité, avec un impact économique estimé à 0,1 %. En intégrant les effets de l’accord sur l’ensemble de l’économie et la possibilité pour les personnes sans emploi de retrouver un dans les secteurs en expansion, Alan Matthews et Alexandre Gohin estiment par ailleurs que le revenu européen pourrait progresser de 0,4 %.

D’autant que les répercussions sont à étudier État membre par État membre. « Le marché unique ne veut pas dire que les prix se suivent partout en Europe. » Le consommateur français reste frileux quant à la viande origine Mercosur. « Les volumes iront d’abord vers le marché allemand », prévoit Alexandre Gohin, sans nier un potentiel effet ricochet. « On peut imaginer que les Irlandais seront impactés, car ils exportent beaucoup vers l’Allemagne, et indirectement la filière bovine française. »

Quelques mois après l’entrée en vigueur de l’accord, les chiffres observés restent compatibles avec un simple phénomène d’anticipation des importateurs. Il faudra davantage de recul pour savoir si le Mercosur bouleverse réellement le marché européen ou si, comme le suggèrent les modèles économiques, son effet restera finalement marginal.