Moins de broutards, plus d’échanges : la baisse du cheptel rebat les cartes en Europe


TNC le 21/10/2026 à 05:18
BroutardsChateaubriant

Malgré la baisse du nombre de broutards disponibles, les échanges d'animaux vifs continuent de se développer entre partenaires européens. (© TNC)

Alors que le cheptel européen décroît, les échanges de bovins vifs entre pays membres augmentent. Si le recul de l’offre soutient les prix, cette intensification des flux renforce l’interdépendance des marchés et leur vulnérabilité aux aléas sanitaires, commerciaux et logistiques.

Moins de vaches, moins de veaux… mais toujours plus d’échanges de vif entre partenaires européens. Alors que la décapitalisation bovine redessine les partenariats commerciaux, les exportateurs de broutards ont profité du Sommet de l’élevage pour se réunir sous l’égide d’Interbev, afin d’effectuer un état des lieux des flux. Si le recul de l’offre soutient les prix de la viande bovine en Europe, l’intensification des échanges renforce aussi l’interdépendance des marchés, avec en toile de fond une exposition plus forte aux aléas sanitaires et commerciaux.

Le recul du cheptel français rebat les cartes

Historiquement, les échanges de bovins maigres assurent la complémentarité entre les zones de naissage et d’engraissement. Mais cet équilibre est fragilisé par la baisse du cheptel bovin français. « Au cours des dix dernières années, la France a perdu 16 % de son cheptel reproducteur », explique Ilona Blanquet, agroéconomiste pour l’Institut de l’élevage. Compter 674 000 vaches allaitantes en moins sur une décennie, et 556 000 vaches laitières.

À la décapitalisation bovine s’ajoute le poids des différentes épizooties, qui pèse sur les naissances. « Entre 2015 et 2025, la France a perdu 813 000 veaux de type viande et 555 000 veaux laitiers », détaille l’économiste. En bref, les volumes disponibles à l’export se contractent.

Les échanges d’animaux vivants ont progressé de 8 % en 10 ans

Mais la baisse du cheptel français ne tarit pas les flux européens, bien au contraire. Les échanges d’animaux vivants progressent même de 8 % en 10 ans. « Nos clients historiques se tournent vers d’autres marchés », résume Ilona Blanquet. L’Irlande multiplie les flux et complète l’offre française vers l’Italie, l’Espagne ou encore la Grèce, pendant que la Pologne se spécialise dans l’engraissement avec des flux d’animaux en provenance des pays baltes. D’autres pays, comme l’Espagne ou la Roumanie, développent même les échanges avec les pays tiers.

La recomposition du marché ne suffit pas à combler l’appétit des engraisseurs. « Nous faisons face au manque de broutards. Nous essayons de trouver des alternatives, mais nous ne trouvons pas de solution complète qui résolve le problème », explique Alessandro De Rocco, président d’Intercarne Italia, l’interprofession italienne de la filière viande. Les importateurs espagnols dressent le même constat. « Il n’y a pas assez de bétail pour nos besoins », abonde Sebastian Hernandez au nom de l’Asoprovac, la principale organisation professionnelle du pays.

Derrière la question de la disponibilité se cache un problème de prix. Cet été, le cours du broutard français a enregistré un net retrait que les exportateurs expliquent par la baisse du cours du jeune bovin italien.

Mais pour Alessandro De Rocco, « c’est un problème que l’on peut dépasser » grâce à la pédagogie. « Depuis plusieurs années, le prix de la viande progresse, mais il n’y a pas eu suffisent de communication pour expliquer au consommateur la véritable valeur du produit. S’il n’accepte pas le prix, c’est parce qu’il ne perçoit pas la plus-value de la viande », estime l’éleveur.

Côté prix, le marché espagnol semble plus difficile à appréhender. « Une fois le broutard engraissé, l’Espagne n’a pas la capacité de tout absorber », rappelle Sebastian Hernandez. Le Maroc figure parmi ses principaux clients, et constitue l’un des rares marchés extra-européens encore accessible aujourd’hui. Mais ce débouché place l’Espagne dans une position intermédiaire. « Le prix du broutard a presque doublé entre 2023 à 2026 », détaille le professionnel de la viande, « la filière doit être encore plus professionnelle pour maintenir ce débouché, car s’il n’y a pas d’export, il n’y a pas de rentabilité ».

Le sanitaire, talon d’Achille des échanges

Dans un marché où les animaux circulent entre plusieurs pays avant d’atteindre leur destination finale, les aléas sanitaires peuvent eux aussi jouer les trouble-fêtes. En 2023, la MHE a entériné la fermeture du marché algérien, avec pour conséquence « une perte de 30 centimes sur le marché en 10 semaines », rappelle Ilona Blanquet.

Plus récemment, c’est la crise de la DNC qui a pesé sur les échanges de vif intra-européens. Les veaux laitiers ont payé un lourd tribut : « la fermeture des frontières a fait baisser le cours de 135 € par tête en 3 semaines », se remémore l’économiste.

Les épizooties sont une problématique centrale pour nos partenaires. Particulièrement dépendante de ses débouchés vers les pays tiers, l’Espagne est très dépendante du statut sanitaire du pays. « Il y a de grandes connexions entre les pays, alors je pense qu’il devrait y avoir plus de coordination sur la gestion des maladies », ajoute Sebastian Hernandez. Pour l’Espagnol, la gestion des épizooties, et les restrictions de transport devraient être davantage régionalisées afin de limiter l’impact économique sur les filières.

Pour Alessandro De Rocco, les élevages européens ont encore des progrès à faire en termes de prévention. « Il faudrait davantage de vaccins disponibles, rapidement et gratuitement pour endiguer plus rapidement les pathologies ».

Le transport de vif à un tournant réglementaire

Après le sanitaire, le transport d’animaux vivant fait office de seconde zone d’ombre pour la filière. La révision de la réglementation européenne sur le transport de bétail vif en pourparlers à Bruxelles pourrait bien rebattre les cartes sur le continent européen.

« Si la réglementation sur le transport évolue, cela nous pénalisera d’autant plus », lance Harris Pantazis, représentant d’Edok, l’organisation interprofessionnelle nationale de la viande en Grèce. Et pour cause : le pays importe entre 100 000 et 400 000 têtes pour l’engraissement selon les années et les opportunités de marché en provenance du nord ou de l’ouest de l’Europe. Dans les tuyaux : la mise en place de davantage de pauses pour les transports au long cours. « Être obligé de faire un arrêt de 24 h en Italie est problématique. Les centres de passage sont des nids à microbes pour les bovins et les déchargements compliquent vraiment les échanges en plus de générer du stress », poursuit le Grec.

La contraction du marché français engendre des questions similaires pour les importateurs espagnols et italiens. « La France reste notre voisin le plus proche » rappelle le représentant espagnol. Si l’Irlande se fait une place sur le marché du broutard, le transport depuis l’île de l’océan Atlantique est forcément plus complexe.

L’Europe cherche des volumes hors de ses frontières

En parallèle, les importations depuis les pays tiers progressent. « En dix ans, la consommation européenne de viande bovine a reculé de 266 000 téc (tonnes équivalent carcasse), tandis que la production affiche un retrait de 380 000 téc », détaille Ilona Blanquet. Le déficit de production est comblé par l’importation de viande bovine depuis les pays tiers. Si le Mercosur représentait 53 % des importations de l’Union européenne en 2015, sa part atteint 62 % aujourd’hui.

Spécialisation à l’est, diversification des approvisionnements au sud… L’Europe s’organise pour trouver un nouvel équilibre contraint par la décapitalisation bovine. Mais cette recomposition a ses limites : les échanges redistribuent les volumes, sans pour autant compenser la baisse des cheptels.