Fourrage : passer de « je vais être à court » à « il me manque tant de tonnes à telle date »


TNC le 03/11/2026 à 05:01
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Evaluer son stock fourrager permet d'anticiper les ruptures et les achats. (© TNC)

La gestion du déficit fourrager est un stress sur les fermes. Sur le plateau de la SpaceTV, la conseillère indépendante en alimentation, Eva Garre, propose de faire un état des lieux des stocks afin de rationaliser le manque. L’enjeu ? Savoir combien il manquera, et quand, pour anticiper plutôt que subir.

Ne pas dire « je serai à court de fourrage », mais savoir combien il va manquer et à quelle date pour anticiper les achats et adapter les rations. Telles sont les recommandations d’Eva Garre, conseillère indépendante dans le Grand Ouest sur le plateau de la SpaceTV.

Réaliser un bilan fourrager

Dans bien des territoires, l’année fourragère 2026 sort des sentiers battus. Face à des stocks insuffisants en quantité, en qualité ou les deux à la fois, tout l’enjeu est de passer du stress au diagnostic. « Parmi les éleveurs laitiers que j’accompagne, certains ont de la disponibilité fourragère jusqu’au printemps, d’autres jusqu’à septembre 2027. Il y a de très grandes hétérogénéités, et c’est pour cela qu’il faut réaliser des bilans fourragers », souligne la nutritionniste.

Bien souvent, les ensilages de maïs sont le nœud du problème. Premier réflexe : faire l’inventaire. Et pour cela, pas question de se fier à l’œil nu. « On cube tous les silos », tranche Eva Garre. On mesure la longueur et la largeur à mi-pente, on relève la hauteur : de quoi obtenir un premier volume.

Entre densité et matière sèche : ne pas se fier au volume seul

Attention ; un silo bien rempli n’est pas forcément un silo bien pourvu. Reste à convertir ces mètres cubes en tonnes de matière brute, en tenant compte de la densité du fourrage. Pour évaluer la densité du silo, Eva Garre recommande d’utiliser une carotteuse. « Au regard, impossible de faire des estimations », insiste la jeune femme. « Les tables que l’on retrouve sur Internet ne sont pas forcément fiables non plus. » L’outil, muni d’un embout denté installé sur une perceuse, permet de réaliser plusieurs échantillons à différents endroits du front d’attaque. En rapportant leur poids à leur volume, ces échantillons donnent un aperçu de la densité du fourrage.

Reste un dernier paramètre à prendre en compte : l’humidité. Deux silos de même volumes et de même densité peuvent renfermer des quantités de matières sèches différentes. Et si les vaches ont bel et bien besoin d’eau, c’est la matière sèche qui permet de raisonner les apports alimentaires. Pour la déterminer, la conseillère propose d’utiliser une sonde pour connaître l’humidité du fourrage. L’objectif : convertir la matière brute en matière sèche.

D’autant que l’année est particulière. « Sur des maïs avec un déficit en grain, la matière sèche peut ne pas avoir atteint les 32 % comme traditionnellement. On a alors un fourrage qui restera assez humide ». À l’inverse, certains fourrages ont pu être récoltés après le stade traditionnel, et restent particulièrement secs ; « on peut avoir des surprises » résume Eva Garre.

Compter, et surtout peser ses ballots

Le cubage fonctionne uniquement pour les fourrages stockés en silo. Pour les bottes, rien de bien compliqué : il s’agit de les compter. Mais pas seulement : la conseillère invite les éleveurs à se pencher sur leurs poids réels. « On a tendance à dire qu’une botte de foin, c’est 600 kg de matière à 90 % de matière brute… Mais pas forcément ! » Un écart de 50 kg de matière sèche sur une centaine de bottes peut vite peser dans le bilan.

Ne pas négliger les pertes

Une fois l’état des stocks dressé, reste à prendre en compte ce qui disparaît en chemin. « Je recommande d’ajouter entre 15 et 30 % de perte », insiste Eva Garre. Entre les pertes liées à la fermentation dans le silo, les fourrages perdus lors de la préparation de la ration ou la distribution ou encore les refus à l’auge, « cela peut sembler beaucoup, mais les études montrent que les pertes peuvent être très élevées », complète la nutritionniste.

Des maïs pauvres en amidon

On peut compter les tonnes, mesurer les silos, aligner les bottes, mais un stock fourrager n’est pas qu’une question de volume. Toutes les tonnes ne se valent pas. Après tout, remplir son frigo ne garantit pas une alimentation équilibrée. Il en va de même pour les vaches.

Côté qualité, « les premières analyses montrent que les points d’amidon sont plus bas que les années précédentes », avertit la conseillère. Et l’amidon, c’est un peu le moteur de la production laitière. « Les premiers échantillons en vert affichent des teneurs de 18 à 20 points, contre 34 à 37 habituellement sur mon secteur ».

Pour avoir un premier aperçu de la qualité de ses ensilages de maïs, Eva Garre recommande de réaliser des échantillons en vert. C’est-à-dire, de prélever un peu de maïs à la récolte. Direction ensuite le congélateur : le froid permet de stabiliser le prélèvement avant analyse. À partir de l’échantillon, le laboratoire fournira une prévision des valeurs alimentaires du maïs après fermentation, grâce à une cinétique d’évolution : « ce n’est pas infaillible, mais ça permet de commencer à adapter sa ration avant même d’ouvrir le silo ».

Une fois le silo de l’année ouvert, refaire une analyse après fermentation permettra de voir si les cinétiques d’évolution se confirment, et ajuster la ration.

Travailler sur l’allocation des fourrages

Une fois les stocks connus, reste à faire coïncider l’offre et la demande. Ou plutôt : combien de bouches à nourrir, sur combien de temps, et avec quelle quantité.

C’est là que commencent les arbitrages. Quand les réserves ne suffisent pas, il faut choisir où économiser. Les valeurs alimentaires des fourrages orientent généralement leur affectation. « L’idée, c’est de donner les fourrages de meilleure qualité aux animaux à gros besoins. En bref, les vaches en production laitière, et en préparation vêlage ».

Les fourrages les plus grossiers iront aux génisses. « Il y a des éleveurs qui envisagent de passer les génisses en ration sèche cet hiver, ou avec une ration à base de paille avec une céréale, ou un aliment du commerce », poursuit la nutritionniste.

Acheter les fourrages à la tonne de matière sèche

Lorsque l’équation est insoluble, l’achat d’aliment reste une solution. Les coproduits, comme les pulpes de betterave ou les drêches de brasserie, sont une première option. Les fourrages traditionnels interviennent ensuite.

Mais encore faut-il savoir ce qu’on achète, avertit la conseillère : « on demandera toujours les prix à la tonne de matière sèche ! » Entre deux fourrages vendus à la tonne, les différences de prix peuvent être considérables selon la teneur en eau. « Idem pour les achats à l’hectare ou sur pied, on demande le tonnage en tonne de matière sèche, et lorsque c’est possible, une analyse pour savoir ce qu’on achète ». Une tonne d’ensilage de maïs à 30 points d’amidon ne vaut pas la même chose qu’une tonne de maïs à 15 points d’amidon.

Le pâturage hivernal, lorsqu’il est possible, peut apparaître une option pour certaines catégories d’animaux.

Repenser son système pour plus de résilience ?

La réflexion sur l’allocation des fourrages et l’achat d’aliment permettront bien souvent de passer le cap, mais ils ne régleront pas tout. Derrière les stocks qui fondent, c’est tout le système fourrager qu’il faut adapter au changement climatique. Dans les secteurs qui ont eu de l’eau en fin d’été, des éleveurs ont implanté des dérobées estivales, avec du moha ou du sorgho fourrager. D’autres pistes méritent également d’être explorées, comme les méteils. Les traditionnelles associations ray-grass/trèfle seront peut-être aussi à questionner…

Mais il n’y a pas de recette universelle. Pour Eva Garre, à chaque exploitation de trouver une combinaison qui correspond à son sol, son climat et son troupeau. Et pour piloter, le meilleur outil reste un bilan fourrager régulièrement actualisé. Le changement climatique ajoute une part de stress au quotidien des éleveurs. En chiffrant le déficit, l’angoisse diffuse devient un problème concret que l’on peut traiter. Mettre des chiffres sur l’incertitude, c’est déjà commencer à agir.