Face à la sécheresse, les éleveurs s’organisent pour éviter de vendre des vaches
TNC le 24/08/2026 à 09:30
Alors que les stocks fourragers sont sous pression, les éleveurs cherchent des solutions pour passer la crise sans décapitaliser. Stock de sécurité, traitement des céréales à l’urée, utilisation de coproduits… Chacun compose avec les ressources disponibles pour maintenir le cheptel reproducteur et éviter autant que possible, de vendre des vaches.
Dans le Tarn-et-Garonne, Gilles Vidal connaît bien des épisodes de sécheresse. « Dans le département, cela fait plusieurs années que nous sommes habitués à travailler avec les coups de chaud. Avoir du stock, c’est légion », tranche l’agriculteur.
« Je joue la sécurité avec 210 jours de stock »
Avec 250 mères Aubrac sur 320 ha de SAU, l’éleveur estime qu’il pourrait pousser son cheptel jusqu’à 300 têtes. Mais ce chargement lui laisserait peu de marges les années sèches. « Après la canicule de 2003, nous nous sommes adaptés. Sur 20 ans, nous avons vu que les épisodes revenaient fréquemment et le chargement s’est naturellement ajusté ».
Son conseil ? Ne pas avoir peur de vendre, comme d’acheter du fourrage lorsque les opportunités se présentent. L’éleveur cherche à avoir en permanence 210 jours de stock sur l’exploitation. « Au printemps, j’ai acheté un reste d’ensilage d’herbe chez un voisin. Je n’en avais pas forcément besoin, mais l’opportunité était intéressante. Quitte à vendre un peu de foin plus tard en cas d’excédent ».
Plus que l’autonomie fourragère, il raisonne en sécurité fourragère. « Mieux vaut avoir un chargement de 0,8 UBG/ha et gérer de l’excédent de fourrage, que de s’occuper de vaches en plus et devoir acheter du fourrage au prix fort tous les trois ans », tranche l’agriculteur.
Mais il le concède, le Tarn-et-Garonne est coutumier des systèmes extensifs. « Plus haut, dans le Cantal, les exploitations fonctionnent à flux tendu. Et si l’on monte encore davantage, sur de bonnes terres, les éleveurs misent sur des rendements bien supérieurs aux miens », explique l’agriculteur, qui récolte autour de 5 t MS/ha sur ses prairies de fauche.
Pour Gilles Vidal, l’enjeu est surtout d’adapter les effectifs au potentiel fourrager de demain. « Il ne faut pas décapitaliser les années sèches et racheter des vaches six mois plus tard, mais plutôt équilibrer les structures pour ne pas toujours être à flux tendu ».
« Je valorise mes céréales pour compenser le manque de maïs fourrage »
Cinq cents kilomètres au Nord, en Vendée, Stéphane Charbonneau cherche à faire de la sécheresse une opportunité. Naisseur engraisseur de Charolaises, il a décidé de garder l’intégralité de sa récolte de céréales pour compenser les rendements décevants des maïs fourrage. « Les maïs n’ont eu que 6 mm d’eau de pluie depuis le 20 mai. Nous les avons irrigués, mais les rendements sont en retrait de 30 à 35 % », explique l’agriculteur.
Un traitement à l’urée pour conserver les céréales
Pour valoriser au mieux l’orge et le blé, l’éleveur mise sur un traitement à l’urée. « C’est une solution que j’ai observée en Irlande », confie Stéphane Charbonneau. Après la moisson, les céréales sont broyées. La farine est ensuite introduite dans la mélangeuse, avec 100 l d’eau et 15 kg d’urée par tonne de céréales.
Au contact de l’eau, l’urée se transforme en ammoniac. Le milieu devient alcalin, ce qui freine le développement des micro-organismes et permet de conserver la céréale humide. Autre avantage : l’ammoniac apporte de l’azote disponible aux micro-organismes du rumen, améliorant ainsi la valeur azotée de la céréale dans la ration. « Nous avons fait des analyses, et le traitement permet de passer de 11 % de protéines à 14 ou 15 % selon les lots », indique l’éleveur.

Si bien que l’année prochaine, les 250 taurillons à l’engraissement n’auront plus 2 kg, mais 5 kg de céréales, ce qui permettra de ne distribuer que 8 à 9 kg d’ensilage de maïs, contre 13 kg les autres années.
Mais l’éleveur le concède : « cette stratégie est possible parce que j’ai de la trésorerie d’avance ». Les 250 tonnes de céréales stockées représentent plusieurs dizaines de milliers d’euros immobilisés. « Pour moi, le calcul est bon. Que ce soit en 1976 ou en 2003, les années sèches offrent des opportunités à ceux qui ont du fourrage d’avance. Je pense que je ferai une bien meilleure marge à l’hectare en engraissant des broutards qu’en vendant le blé directement. Mais il faut que les banques accompagnent les éleveurs pour supporter les flux de trésorerie… »
Le contexte l’amène même à repenser son activité d’engraissement. La baisse du prix des animaux observée cet été a conduit Stéphane à faire de l’embouche. « J’ai acheté 17 animaux au marché de Châteaubriant cet été. Les vaches d’embouche ont perdu autour de 500 ou 600 €/tête… Je pense que je pourrai les revendre à bon prix dans les mois qui viennent », explique l’éleveur, qui envisage d’acheter un second lot pour engraisser tant que le cheptel reproducteur est encore au pâturage. « Il faut être opportuniste », poursuit l’éleveur. « Nous n’aurons pas le choix que de revoir nos pratiques, le changement climatique va devenir une thématique récurrente »
« J’utilise des coproduits pour tenir jusqu’à l’automne »
Encore plus au Nord, dans l’Oise, Yann Bouvier commence à trouver le temps long. Double actif avec une vingtaine de vaches allaitantes, l’éleveur souhaite conserver son cheptel, sans puiser trop vite dans les stocks. Luzerne, betterave fourragère, foin : « j’ai mon stock hivernal », apprécie Yann, mais « pas question d’y toucher avant le 5 novembre ».
En attendant, il saisit les opportunités pour affourager ses animaux en attendant la reprise de la pousse de l’herbe. « Notre région est plutôt avantagée par rapport au Centre de la France, avec de nombreux coproduits ». L’excédent de production de pomme de terre à l’automne 2025 laisse encore des traces dans le département. Il permet à l’éleveur de complémenter ses animaux au pâturage. « Je distribue 5 à 10 kg de pommes de terre hachées par vache chaque soir en complément du foin », précise Yann. Son stock de pomme de terre lui assure de l’aliment jusqu’à 10 septembre. Une seconde remorque lui permettra un mois de tranquillité supplémentaire. « Je pense qu’à ce moment-là, il sera possible de faire la jonction avec les betteraves fourragères ».
La quatrième coupe de luzerne, dans les jours à venir, apportera également une bouffée d’oxygène. « J’ai l’impression de voir le bout de l’été. Le retour des fourrages fera beaucoup de bien », précise l’agriculteur obligé d’acheter du foin. « J’ai acheté un peu de fourrage, dernièrement autour de 120 €/t. Mais la disponibilité est rare, les prix élevés et la qualité pas forcément au rendez-vous ».
Pour Yann Bouvier, l’essentiel est de ne pas repousser le problème à l’hiver. « Notre terroir offre des opportunités et l’automne proposera peut-être une reprise de l’herbe. » Mieux vaut trouver des solutions dès maintenant, tant qu’il reste quelques marges de manœuvre.