Du lait à la viande : reconstruire sa ferme d’élevage après le botulisme


TNC le 10/04/2026 à 05:39
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Victorien Postel et sa femme Caroline qui devrait prochainement le rejoindre sur la ferme. (© TNC)

Près de 10 ans après un premier reportage au moment de son installation en lait, Victorien Postel nous ouvre les portes de sa ferme pour la deuxième fois afin de nous présenter son troupeau Hereford. Après le décès brutal de son père qui était aussi son associé, puis une épizootie de botulisme décimant les trois quarts de son cheptel laitier, il s’est relevé en se tournant vers la viande.

Arriver jusqu’à la ferme de Limermont, ça se mérite ! Excentrée du village de Songeons dans l’Oise (60), l’exploitation se situe en haut d’une colline, un peu seule au monde… Si on voit le troupeau marron et blanc pâturer d’en bas, il faut emprunter un chemin de terre de plus d’un kilomètre pour commencer à apercevoir la stabulation et les bâtiments avicoles. Près de 10 ans plus tard, Victorien Postel nous accueille : « La ferme est toujours pareille sauf qu’on n’a plus les mêmes couleurs de vaches, on est passés des noires aux marrons avec les têtes blanches ! »

Lorsque vous aviez découvert Victorien en 2017, il venait de rejoindre ses parents sur la ferme familiale avec pour objectif de passer à 1 million de litres de lait. Il avait acheté 40 génisses et louait le bâtiment d’un voisin pour les y installer. Il restait prudent pour autant : « On investit peu et on travaille qu’à court terme car la conjoncture laitière est trop incertaine. »

Le botulisme a tué 75 vaches en 5 jours

À l’époque, Victorien travaillait avec sa mère et son père, mais c’est seul qu’il dirige l’exploitation aujourd’hui… Il a tout de même poursuivi le plan qu’ils avaient tracé ensemble, en embauchant un salarié pour l’épauler : « On a atteint nos objectifs puisqu’on a produit le million de litres de lait en 2021. »

Mais en juillet 2022, alors que la production de lait bat son plein, nouveau coup du sort : le botulisme frappe l’élevage de plein fouet. « On a perdu 75 vaches laitières en 5-6 jours », se souvient l’éleveur encore choqué par cet épisode avant d’expliquer : « Contrairement à la FCO ou la DNC par exemple, le botulisme n’est pas reconnu comme une maladie d’état, donc il n’y a pas de prise en charge spécifique. C’est le GDS qui a pris le relais en déclenchant le FMSE [Fonds de Mutualisation Sanitaire et Environnemental, NDLR]. On a été indemnisés à hauteur de 75 % sur la valeur des bêtes perdues. Par contre, on n’a pas été indemnisés sur la perte de revenu, le manque à gagner, ni sur le fourrage jeté. » Car en effet, suspectant la présence d’un cadavre animal dans l’un de ses silos (ce qui aurait causé le botulisme), Victorien a préféré jeter ses ensilages d’herbe et de maïs.

Tout perdre, puis repartir

L’éleveur a continué malgré tout : « On a trait une soixantaine de vaches tout l’hiver 2022 puis on s’est posé la question du robot de traite ». Mais étant passé d’une ferme familiale à seul chef d’exploitation, confronté aux difficultés liées à la main-d’œuvre salariale et au vieillissement de son outil de travail, il a vite balayé cette idée et a pris la décision d’arrêter la production laitière. La dernière livraison de lait a donc eu lieu en mars 2023. « J’ai fait partir un bon lot de vaches et les meilleures génisses en Belgique, le reste a été réformé. J’ai gardé tous les jeunes pour en faire des bœufs ou des taurillons. »

Passer d’une exploitation familiale à être seul chef d’exploitation.

« Heureusement qu’on raisonne chaque dépense et qu’on n’était pas assaillis de charges à cette époque. L’indemnisation FMSE m’a permis de tout de suite racheter des animaux, pour ne pas perdre de capital. » Car ici c’est une ferme d’élevage et les bovins ont toute leur place avec les prairies qui entourent le corps de ferme. « J’ai envisagé toutes les races et c’est finalement la Hereford qui correspond le mieux à mon système et à mes envies de docilité, facilité de vêlages, système 100 % herbe. Je suis autonome pour cet élevage, ce qui a été une rude différence par rapport aux vaches laitières ! »

Victorien Postel et sa femme Caroline qui devrait prochainement le rejoindre sur la ferme. (© Terre-net Média)

La vache Hereford dehors toute l’année

Les premières vaches Hereford sont alors arrivées en septembre 2022 : « Je suis allé chercher 20 vaches, 10 génisses et un taureau dans la Creuse chez un éleveur qui réduisait son effectif. Via l’OS, j’ai ensuite acheté deux génisses et un taureau en Irlande en mars 2023. » Deux autres camions sont arrivés à la ferme pour y amener une quinzaine de génisses venues de Bretagne en 2024 et une vingtaine d’autres en janvier 2026. L’éleveur a alors génotypé tout le monde et mis en place du contrôle de performance via la pesée. « Cela m’a permis d’identifier les meilleures bêtes, de collecter les embryons de 3 d’entre elles pour les poser sur des génisses noires que j’avais gardées. »

La Hereford est bien adaptée au système tout herbe, elle est naturellement sans cornes et a des facilités de vêlage reconnues. (© Terre-net Média)

Tout le monde est conduit en un seul lot : vaches allaitantes avec leurs veaux, génisses pleines et vaches taries sont dehors, elles pâturent les 20 ha portants en cote qui entourent la ferme. Elles ont accès à un bâtiment où Victorien leur distribue du foin et des betteraves fourragères. Les veaux sont sevrés à 8 mois. Les jeunes génisses investissent alors l’ancienne stabulation des laitières où elles peuvent se coucher dans l’aire paillée ou dans les logettes et consomment du maïs, du foin et en ce moment des pommes de terre. Elles y passent plusieurs mois pour ressortir en pâture au printemps suivant.

Des taurillons pour combler le manque à gagner du lait

Monter un troupeau allaitant en partant de zéro, c’est long ! « Il nous manquait près de 50 000 € de paye de lait par mois au début, il nous fallait vite un revenu pour faire face, se souvient l’éleveur. Les Herefords ne vont pas nous rapporter avant quelque temps donc on a décidé de monter un atelier taurillons dans le bâtiment qu’on loue à un voisin et qui hébergeait jusque-là nos génisses laitières. » Il a donc acheté sous contrats plusieurs lots d’animaux à engraisser. Il poursuit : « Ceux-là doivent partir bientôt, on verra ce que ça donne en espérant qu’on reste sur les mêmes niveaux de marge que l’an dernier ! », avant de partager ses chiffres : « Les Charolais qu’on avait rentrés à 1 300 € en 2024 sont sortis en avril 2025 à 2 800 € pour 442 kg de moyenne. »

Pourquoi ne pas mettre un peu de taurillons à la maison !

Cet atelier pourrait grossir car un bâtiment tout neuf est récemment sorti de terre sur le corps de ferme, à l’emplacement exact de l’ancienne fumière. Victorien explique : « Il nous fallait un espace de stockage pour le lin et le blé qu’on autoconsomme en volailles. Et comme on consomme beaucoup d’électricité avec les poulaillers, on s’est lancés dans le photovoltaïque. Puis on s’est dit « pourquoi ne pas mettre un peu de taurillons sous le auvent », et c’est comme ça qu’on a augmenté de 100 places à la maison. » L’idée est de monter à 150-200 taurillons, « et si on n’a plus le bâtiment qu’on loue au voisin, on arrêtera d’acheter des animaux pour n’engraisser que nos mâles Hereford ici. » Pour l’instant, seuls 7 taurillons Hereford ont été vendus, à 460 kg de carcasse, et l’éleveur voudrait tester la production de bœufs sur les prochains veaux afin de valoriser des pâtures plus éloignées.

L’éleveur construit un nouveau bâtiment dans lequel il prévoit 100 places d’engraissement de taurillons. (© Terre-net Média)

Un revenu par atelier, c’est l’objectif

À 36 ans, Victorien a su prouver sa résilience et même créer de nouveaux ateliers sur sa ferme. Il a aussi repris 50 ha à un voisin en 2023. Aux côtés de sa femme Caroline, il plaisante : « Avec tout ce qui est arrivé, on avait fortement diminué le nombre de têtes sur l’exploitation, mais là on est arrivés encore plus haut qu’avant ». Sans compter les trois enfants qu’ils ont accueillis depuis notre premier reportage de 2017 !

« En ce qui concerne les résultats, ce n’est pas évident parce qu’on est encore dans une grosse transition sans beaucoup de recul financier. Mais on fait actuellement 15 % du chiffre d’affaires sur l’élevage allaitant et les taurillons mélangés, 10 % sur les cultures de vente, et le reste sur les poulaillers. » L’éleveur a pourtant comme objectif de sortir un revenu par atelier pour être à 3, voire 4 UTH à travailler sur l’exploitation.