Accord avec l’Australie : vers un « Mercosur bis » pour la viande bovine européenne ?
TNC le 04/03/2026 à 05:03
Les négociations autour d’un accord de libre-échange entre l’UE et l’Australie ont repris. Derrière les enjeux géopolitiques et miniers, la question des volumes de viande bovine cristallise les tensions : Canberra, géant exportateur au modèle compétitif fondé sur les feedlots, réclame 40 000 t d’accès au marché communautaire. Pour les éleveurs européens, le spectre d’un « nouveau Mercosur » ressurgit.
Quelques semaines après la signature de l’accord avec le Mercosur et la conclusion d’un accord avec l’Inde, Bruxelles veut finaliser un accord de libre-échange avec l’Australie.
Les négociations, ouvertes en 2018 puis stoppées en 2023 à cause de désaccords sur des sujets agricoles, ont repris en juin 2025. S’agit-il d’un « nouveau Mercosur pour l’élevage bovin ? », interroge la Lettre économique des Chambres d’agriculture du mois de février.
Pour l’Union européenne, l’intérêt de ce partenariat est avant tout stratégique, explique-t-elle : il vise à diversifier ses partenariats dans un contexte de fortes tensions commerciales avec Washington et Pékin, et à sécuriser l’accès à des minerais nécessaires à sa transition énergétique (lithium, cobalt, terres rares) tout en réduisant sa dépendance à la Chine.
Mais « la viande bovine australienne reste l’objet de crispations » : alors que Canberra demanderait un contingent d’exportation de 40 000 t de bœuf vers l’UE, celle-ci refuserait de dépasser les 30 000 t.
Une position qui hérisse les organisations professionnelles agricoles. « Nous ne laisserons pas l’élevage bovin français être sacrifié sur l’autel du libre-échange. (…) Si l’Europe veut défendre son agriculture et sa souveraineté alimentaire, elle doit commencer par protéger ses éleveurs. Il ne faut plus un seul accord avec des quotas de viande bovine ! », s’indigne par exemple Patrick Bénézit, président de la Fédération nationale bovine, dans un communiqué du 18 février.
La crispation est d’autant plus forte que l’Australie s’est imposée comme un acteur majeur du commerce mondial de la viande bovine, avec autour de 2,6 Mteq produites en 2024 dont 70 % destinées à l’exportation.
Son modèle associe élevage extensif à l’herbe et engraissement intensif en feedlots. Ces derniers permettent d’obtenir des poids de carcasse plus élevés, d’assurer une qualité standardisée et « surtout de sécuriser l’offre indépendamment des aléas climatiques ».
Compétitivité à l’export
Ils prennent ainsi une place de plus en plus importante : en dix ans, la part du bœuf issu de feedlots australiens est passée de 10 % des exportations du pays à plus d’un tiers, s’imposant notamment aux États-Unis et au Japon.
La compétitivité à l’export de la viande bovine australienne s’appuie aussi sur ses coûts de production : autour de 1,70 €/kg vif en moyenne en 2022-2023 pour les fermes spécialisées en bœuf, contre presque 5,70 €/kg vif en France dans les systèmes naisseurs et 4,50 €/kg vif dans les systèmes naisseurs-engraisseurs de jeunes bovins.
En face, les prix du bétail australien oscillent depuis fin 2023 entre 4 et 5 €/kgeq, bien en dessous des cotations européennes.
« La puissance exportatrice australienne a cependant un revers », souligne l’analyse : les éleveurs y sont confrontés à un environnement économique très cyclique et volatil. En 2023-2024, le revenu de trésorerie moyen des exploitations bovines du pays a par exemple chuté de près de 60 % en un an.
Pour l’heure, les exportations de viande bovine australienne en UE restent limitées : quelques milliers de tonnes – dans le cadre de volumes contingentés au-delà desquels des tarifs douaniers dissuasifs sont appliqués -, dont une partie importante de morceaux nobles (rumsteck, faux-filet, entrecôtes, noix). Un relèvement des quotas changerait la donne pour ces produits, qui viendraient fortement concurrencer les origines européennes.
Pour les économistes des Chambres d’agriculture, « les éleveurs européens s’inquiètent moins des écarts de normes de production que des volumes importés ». De fait, les produits australiens destinés à l’UE sont traçables et certifiés.
Pour autant, « le consommateur européen pourrait s’émouvoir du fait que 80 % du bœuf australien vendu en Europe est nourri au grain, dans des feedlots atteignant pour certains les 40 000 têtes ».
Droits de douane
L’UE est un marché d’autant plus stratégique pour l’Australie que ses relations commerciales avec ses partenaires habituels se sont durcies : « la Chine impose depuis fin 2023 un tarif douanier de 55 % sur le bœuf au-delà d’un quota annuel » et les États-Unis maintiennent des droits de douane de 10 % sur les produits importés.
Les organisations agricoles australiennes, qui dénoncent les soutiens publics accordés aux producteurs de l’UE, appellent donc à « un accès commercialement significatif au marché européen, notamment pour les viandes bovine et ovine ».
« À l’image des négociations sur le Mercosur, l’opposition de la France, possiblement rejointe par la Pologne, pourrait ne pas suffire à bloquer l’accord, conclut la note des Chambres. À l’inverse, si l’UE maintient une ligne ferme, Canberra pourrait accepter des contingents plus limités pour sécuriser un compromis, étant donné la dégradation des relations avec ses autres partenaires commerciaux ».
À la mi-février, le commissaire européen au Commerce et à la Sécurité économique, Maroš Šefčovič, et son homologue à l’Agriculture et à l’Alimentation, Christophe Hansen, ont rencontré à Bruxelles le ministre australien du Commerce et du Tourisme, Don Farrell, pour faire progresser les négociations sur cet accord.
« Les échanges ont été constructifs et positifs et ont permis aux deux parties de converger sur un certain nombre de points », ont-ils ensuite indiqué dans un communiqué commun.
Mais l’optimisme reste mesuré : quelques jours plus tard, l’ambassadeur de l’UE à Canberra a jugé très prématurée l’idée d’une conclusion imminente de l’accord et rappelé que des divergences persistaient.