Partage d'expériences

Travail du sol : « il n’y a pas d’outil agroécologique miracle  »


TNC le 19/11/2021 à 06:04
Sur la photo, semis simultané d’orge de printemps et de luzerne sur l’essai système du groupe sarthois en avril 2020 : en combiné avec la herse rotative, ou après labour et roulage. (©Chambre d'agriculture des Pays-de-la-Loire)

Sur la photo, semis simultané d’orge de printemps et de luzerne sur l’essai système du groupe sarthois en avril 2020 : en combiné avec la herse rotative, ou après labour et roulage. (©Chambre d'agriculture des Pays-de-la-Loire)

Nombreux sont les exploitants évoluant vers des pratiques plus agroécologiques. En matière de travail du sol, celles-ci consistent principalement à limiter l’agressivité des outils et l’emploi d’herbicides, afin de préserver la vie souterraine. La recette passe-partout n’existe pas, ces « agri-chercheurs » s’adaptent en permanence en quête du meilleur compromis.

« Concrètement l’agroécologie », c’est sous cet angle que la chambre d’agriculture des Pays de Loire, la Draaf (Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt) et des organismes partenaires ont proposé deux jours de webinaire consacrés à l’agroécologie en mars dernier ; en s’appuyant sur l’expérience de terrain de 17 collectifs d’agriculteurs de la région. Parmi eux, un groupe grandes cultures bio de la Sarthe a fonctionné trois ans comme groupe Ecophyto 30 000 et a mis en place en 2020 un « essai système » coconstruit par huit agri-chercheurs sur la base d’une rotation de neuf ans1. « Ils veulent à la fois améliorer la fertilité des sols et maîtriser les adventices sans herbicide à l’aide d’une approche globale, résume Florence Letailleur, chargée de mission agriculture biologique à la chambre et animatrice du groupe. Ils testent jusqu’où il est possible d’aller dans la réduction du travail du sol. Sachant que le préalable indispensable pour éviter le salissement est une rotation en cohérence avec son système.

Dans cet essai, il s’agit d’une culture pérenne fauchée en tête de rotation, la luzerne, suivie d’une alternance de cultures de printemps, d’été et d’automne-hiver. » Implanté sur 2,5 ha chez un agriculteur, l’essai comprend des modalités avec et sans labour. Avec, les exploitants utilisent une charrue classique en essayant de ne pas descendre en dessous de 15 à 20 cm. Sans, ils emploient une multitude d’outils présents sur leurs fermes ou dans leurs Cuma : déchaumeur à dents, bêche roulante, rotavator, scalpeur, issurateur, rouleau à dents, semoir direct, herse rotative, herse étrille, etc. « La vie du sol est une priorité pour eux, mais ils restent pragmatiques, tempère Florence Letailleur. L’objectif est d’optimiser la préparation du sol en réduisant la pression des adventices, si possible sans labour. Mais ils savent que dans certaines situations, cela reste le meilleur moyen de gérer le salissement. »

Priorité aux couverts végétaux

Pour ces agriculteurs bio, la charrue n’est pas systématique. Dans une vision plus large d’agroécologie, ils piochent dans une gamme d’outils a priori moins agressifs pour les sols, en s’adaptant en permanence à l’état de la parcelle et aux conditions météo. Par exemple, le scalpeur est utilisé contre les vivaces, en particulier le rumex, très présent.

Dans une situation à forte pression de chardons, avec un lissage observé à 15 cm, la combinaison fissurateur/rotavator a été testée. « Le rotavator scalpe et découpe la matière verte en surface, puis l’intègre au sol, détaille Florence Letailleur. Ils vont l’utiliser cet automne pour détruire la luzerne en tête de rotation, puis semer à la volée un couvert de féverole et pois fourrager. Il sera récolté ou roulé, avec l’objectif de semer le maïs en direct derrière. Il faudra aviser en fonction de la reprise ou non de la luzerne, qui est une plante coriace. » Les agriculteurs bio sarthois ont aussi recours au faux-semis au printemps. Après la destruction du couvert au rotavator et la préparation du sol à la herse rotative, la herse étrille pourra être employée afin de détruire les levées d’adventices annuelles avant le semis de maïs, si le couvert est suffisamment digéré par le sol.

Plus au sud, dans les Pyrénées-Atlantiques, le GIEE Agro-réseau 64 s’est mis en place à partir de 2012. Il rassemble aujourd’hui une soixantaine d’adhérents engagés dans la transition agroécologique. Animé par la chambre d’agriculture, il s’appuie à la fois sur des essais et sur le suivi d’un réseau de fermes-pilotes. Les expérimentations concernent différentes modalités de travail du sol (labour, TCS, semis direct) et de destruction des couverts végétaux, avec un suivi de la santé des sols. « Nous nous intéressons davantage à la pratique culturale qu’aux outils eux-mêmes, déclare l’animateur Patrice Mahieu, chargé de mission agronomie à la chambre d’agriculture. Avant de parler d’outils, nous pensons que la priorité est l’implantation de couverts végétaux. Le plus important est que le sol soit occupé au maximum, même si l’agriculteur laboure ! Dans notre secteur où les cultures de printemps sont majoritaires, le sol peut être nu jusqu’à six mois. Cette situation évolue toutefois sous l’effet de la réglementation. »

Accepter un champ visuellement moins préparé

En matière de travail du sol, les principes guidant le groupe sont de limiter la profondeur et le nombre de passages. En TCS, le déchaumeur à disques est très utilisé : à l’automne, pour semer le couvert après la récolte des maïs, si possible en un seul passage combiné, et au printemps, directement dans le couvert, pour préparer le sol avant le semis du maïs.

« Sur un couvert très développé, le déchaumeur à disques peut se révéler insuffisant, souligne Patrice Mahieu. Un rouleau qui hache ou écrase sera efficace dans ce cas, sur un couvert à base de féverole notamment. Pour un couvert de graminées, il faudra plutôt broyer pour éviter les repousses. Le broyage se pratique aussi après la récolte du maïs, pour créer un mulch avec les cannes et semer le couvert à la volée en même temps. »

Pour l’agronome, dans son contexte local de terres limoneuses, le déchaumeur à disques constitue un bon compromis au niveau de la polyvalence et de l’efficacité, à condition d’être bien réglé et utilisé dans de bonnes conditions. « Il n’y a pas d’outil agroécologique miracle, c’est toujours une balance, explique-t-il. Il faut rester vigilant avec les disques, car on peut aussi créer du lissage. Quant au semis direct, il est très intéressant mais la moindre stimulation de la minéralisation ralentit le développement du couvert. Aucune technique ne fonctionne tout le temps : il faut s’adapter selon les outils à disposition. Et changer de regard, accepter un champ visuellement moins préparé, de façon à ne pas trop affiner la terre et créer de l’érosion. »

25 % des Cuma équipées en désherbage alternatif

Parmi les outils dits agroécologiques, ceux de désherbage mécanique font de plus en plus d’adeptes afin de se passer d’herbicides. La Fédération nationale des Cuma indique que 25 % d’entre elles proposent désormais au moins un matériel de désherbage mécanique ou alternatif. Le réseau recense, entre autres, 990 bineuses, 770 herses étrilles et 360 houes rotatives. En Mayenne, la Fédération, en partenariat avec la chambre d’agriculture et le Civam Bio, organise depuis six ans une journée en commun pour présenter le panel d’outils consacrés au désherbage mécanique.

Au sein de la Cuma de La Riantière, à Ampoigné, un groupe Ecophyto 30 000 s’est constitué en 2018 dans l’objectif de progresser vers des pratiques économes en pesticides. Avec l’aide du PCAE, les onze agriculteurs (dont deux bio) ont investi dans une houe rotative, puis dans une bineuse frontale de six rangs. Une herse étrille vient également d’arriver suite au Plan de relance. 

Selon les cas, la houe rotative Einböck de la Cuma de La Riantière (Mayenne) est utilisée pour les faux-semis avant implantation, au stade post-semis/prélevée du maïs ou au stade 2 à 4 feuilles. La bineuse intervient plus tard, jusqu’au stade 8 à 10 feuilles. (©Chambre d’agriculture des Pays-de-la-Loire)

« Il est utile d’avoir un panel d’outils et de démarrer avant la levée du maïs, recommande Hervé Masserot, conseiller à la FD Cuma de Mayenne. Aucune technique ne fonctionne tout le temps, il faut s’adapter selon les outils à disposition. Avec la houe ou la herse, on détruit alors 40 à 50 % des adventices jeunes. Le binage constitue un rattrapage sur les adventices plus développées : on règle la profondeur afin de les scalper, mais pas pour travailler le sol. » Lors de la nouvelle campagne, le groupe Ecophyto 30 000 de la Cuma de La Riantière a prévu un essai de blé « zéro phyto » à l’aide de la houe rotative et de la herse étrille. 

1 : Luzerne trois ans/maïs grain/chanvre/blé tendre/colza/triticale-pois/orge brassicole semé avec luzerne.