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Agriculture de précision

La modulation intraparcellaire des intrants se démocratise


TNC le 25/02/2022 à 18:05
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Dans le diagnostic potentiel des sols proposé par Be Api, des profils culturaux sont réalisés par zone identifiée et analysés par un pédologue. (©Nathalie Tiers)

De plus en plus d’agriculteurs se lancent dans la caractérisation intraparcellaire des sols dans le but de moduler les intrants, en particulier les engrais. Les économies et gains de rendement éventuels, et donc le retour sur investissement, dépendent beaucoup de leur situation initiale. Dans tous les cas, l’outil est un moyen d’améliorer la connaissance des sols et la justification des pratiques.

« Le rendement d’une culture s’explique à 70 % par la fertilité et le potentiel des sols, c’est pourquoi nous proposons deux diagnostics dédiés », explique Laurent Maillard, responsable réseau de la société Be Api, créée par la Coopération agricole. En 2021, il a constaté un bond des ventes de services liés à l’analyse des sols. Développés dans 28 coopératives, ceux-ci représentent désormais 180 000 ha pour le diagnostic fertilité et 50 000 ha pour le diagnostic potentiel. « Pour le diagnostic fertilité, nous reconstituons l’historique de la parcelle à l’aide des cartes IGN depuis 1947 afin de découper des micro-parcelles de 80 ares en moyenne, détaille-t-il. Puis nous prélevons 18 carottages par micro-parcelle afin de réaliser des analyses. La cartographie ainsi élaborée permet de moduler à l’intérieur de la parcelle les apports de phosphore, potassium, magnésium et chaux. »

Quand le sol est bien pourvu, des impasses sont possibles. Pour les zones en carence, en revanche, investir dans la fertilisation est conseillé. L’actualisation de la carte d’une année sur l’autre se fait en capitalisant les apports réalisés. La carte de mesure de la conductivité électrique révèle des profondeurs de sol variées, confirmées par les profils culturaux. D’après le responsable, cette modulation permettrait un gain de 30 à 60 €/ha lié à l’homogénéisation des rendements et à d’éventuelles économies. « Quelles que soient la coopérative et la région, le retour sur investissement est en moyenne de trois ans, sachant que le diagnostic fertilité coûte 88 €/ha, auxquels s’ajoutent 7 €/ha de conseil annuel, indique Laurent Maillard. L’équipement n’est plus un frein : il a pris de l’avance et la technologie est très souvent déjà disponible dans les exploitations, Cuma et ETA. En zone céréalière, 80 % des agriculteurs ont accès à un distributeur d’engrais permettant de moduler la dose. Le surcoût à l’achat est de l’ordre de 8 000 à 10 000 € et le marché de l’occasion se développe. »

Différencier les objectifs de rendement

Quant au diagnostic potentiel des sols, son objectif est d’estimer la profondeur et la réserve utile en eau des sols en mesurant la conductivité électrique. « À partir du zonage, des profils culturaux sont positionnés et analysés par un pédologue. La cartographie du potentiel est ensuite utilisée pour moduler la densité de semis, explique Laurent Maillard. En maïs, on raisonne celle-ci en fonction de la réserve utile en eau. Dans les régions où la culture est développée, les ETA commencent à être équipées pour moduler l’apport au semis. En céréales, il faut prendre en compte l’horizon de surface dans l’objectif d’obtenir une levée homogène. La distribution électrique permettant la modulation devient standard sur les semoirs à céréales vendus aujourd’hui. » Avec les cartes de potentiel, moduler les apports d’azote dès le début du cycle s’avère possible, en différenciant les objectifs de rendement à l’intérieur de la parcelle.

« Les agriculteurs ont conscience de l’importance d’investir dans la fertilisation.

Les apports d’azote de fin de cycle sont en revanche pilotés non plus en fonction du potentiel du sol, mais en fonction du développement végétatif de la culture. Le service Farmstar, basé sur l’imagerie satellitaire, est de loin le plus utilisé (13 000 agriculteurs, 76 000 parcelles, 600 000 ha). À partir de la réflectance de la lumière par les cultures, il calcule la biomasse (blé, colza) ainsi que la teneur en chlorophylle (blé), et donc les besoins en azote. Le diagnostic potentiel des sols de Be Api (valable à vie) coûte 62 €/ha, auxquels s’ajoutent 5 à 7 €/ha de conseil annuel pour la modulation du semis, et 7 à 14 €/ha de conseil annuel pour la modulation de l’azote. « Le bénéfice lié aux économies de semences et aux gains de rendement est de 10 à 20 €/ha en céréales et 30 à 50 €/ha en maïs, estime Laurent Maillard. Pour la modulation de l’azote, il est habituellement de 20 à 50 €/ha, ce qui équivaut avec les tarifs actuels à 40-100 €/ha. »

80 % de carences en phosphore en Beauce

En Eure-et-Loir, la coopérative Scael a développé les services Be Api sur 10 000 ha, dont une majorité de diagnostics fertilité (500 ha de diagnostics potentiel des sols). « Il y a eu deux, parfois trois remembrements dans notre secteur, rappelle Florent Babin, chef produit marketing. L’élevage est peu développé, et les agriculteurs ont limité les engrais de fond lors des dix dernières années, tendues en trésorerie. Cela crée des carences, en particulier en phosphore dans 80 % des dossiers. Parfois le rendement décroche brutalement de 20 à 30 % et il faut plusieurs années pour redresser la barre ».

« Les agriculteurs ont conscience de l’importance d’investir dans la fertilisation et préfèrent le faire bien en cartographiant les teneurs minérales de leurs sols. Ceux produisant des cultures exigeantes, comme la betterave ou la pomme de terre, en mesurent particulièrement l’intérêt. » Selon Florent Babin, les gains réalisés grâce au diagnostic fertilité sont assez directs. Le diagnostic potentiel des sols, cependant, est utile uniquement en cas d’hétérogénéité des sols et complexifie la façon de travailler en impliquant une différenciation des objectifs de rendement à l’intérieur des parcelles. D’où son déploiement plus confidentiel.

Accès à la donnée facile, mais…

Basée dans le Gers, la coopérative Val-de-Gascogne s’étend jusqu’aux Pyrénées. « Nous faisons partie des trois coopératives pilotes à l’origine de Be Api, annonce Geoffrey Goulin, responsable communication et agriculture durable. Une cinquantaine d’adhérents ont réalisé des diagnostics fertilité et potentiel des sols sur plus de 5 000 ha. Nous couplons presque systématiquement les deux, puisqu’ils sont très complémentaires. Sur notre territoire, la topographie est vraiment hétérogène, donc la mesure du potentiel des sols est importante. » « Il faut être prudent, car beaucoup de facteurs entrent en compte dans l’élaboration du rendement, et le retour sur investissement varie en fonction des pratiques d’origine, prévient Geoffrey Goulin. Globalement, ce qui ressort est une meilleure connaissance des sols, la volonté de les remettre au cœur du système et une meilleure justification des apports d’intrants. » La coopérative estime le retour sur investissement entre deux et cinq ans, avec des gains de rendement moyens de 4 % et des économies d’intrants de 20 %.

En raisonnant uniquement sur les cartes de rendement, on risque de se tromper.

Pour prendre en main ces nouveaux outils et espérer en tirer un bénéfice, les coopératives soulignent l’importance de l’accompagnement par des techniciens. « C’est stratégique, affirme Laurent Maillard. L’accès à la donnée est facile aujourd’hui, mais il faut faire attention à l’interprétation. En raisonnant uniquement sur les cartes de rendement, on risque de se tromper. Elles visent plutôt à constater l’impact de la modulation dans le temps. » Florent Babin ajoute : « Contrairement aux cartes de potentiel des sols, celles de rendement reflètent l’ensemble des aléas de l’année, y compris une attaque de limaces en colza ou de jaunisse en céréales. Les techniciens des coopératives ont leur importance pour accompagner leur interprétation. »

« Ne pas trop attendre des cartes de caractérisation des sols »
Selon Caroline Desbourdes, spécialiste agriculture de précision Arvalis-Institut du végétal, « la mesure de la résistivité consiste à envoyer un courant électrique dans le sol. La résistance au passage de ce courant est liée à la profondeur du sol. Cette information est traduite en réserve utile en eau, bien que ce ne soit pas si simple. Elle permet à l’agriculteur d’améliorer la connaissance de ses parcelles, mais il n’y a pas de lien entre ce zonage et la répartition des éléments minéraux ; celle-ci vient de l’historique en termes de pratiques culturales (apports, etc.). Dans 10 parcelles où nous avons réalisé 10 analyses de sol par hectare, moduler les apports de P et K présente un intérêt économique lorsque la rotation comprend une culture exigeante comme la betterave ou la pomme de terre, mais pas dans une rotation de cultures à faible exigence (blé, colza).
Dans le cas de la fertilisation azotée du blé tendre, il est important de rappeler que le facteur limitant au moment de la mesure peut être le sol (2e apport) ou la plante (apport tardif). Cela implique des caractérisations et donc des coûts différents. Lors de l’apport tardif, l’ajustement de la dose vient de l’outil de diagnostic et non de l’outil de modulation. En blé, à condition que le diagnostic en fin de cycle soit fait à la fois sur les mesures de biomasse et de teneur en chlorophylle, on peut espérer un gain de 2 q/ha, selon nos essais. Ce gain est identique lorsque la modulation est réalisée à la fois sur l’apport tardif et sur le deuxième apport. Quant aux cartes de rendement, elles se superposent rarement à celle de résistivité, à l’exception des années où est implantée une culture de printemps en année sèche, car le facteur principal est alors la réserve utile en eau. »