Des Pouilles ou d’Occitanie, des agriculteurs de Méditerranée sous pression
AFP le 15/06/2026 à 16:43
Tous racontent les sécheresses, l'eau qui se raréfie, le besoin de se diversifier. Agriculteur de Tunisie ou viticulteur du Sud de la France, ils sont venus dans les Pouilles tenter de tirer quelque enseignement de leurs confrères, aux premières loges du réchauffement climatique.
Dans cette terre rouge du sud italien poussent blé, légumes, vigne, en ce moment des cerises, des tomates… bravant températures accrues et précipitations erratiques. Le sud tente aussi de surmonter la quasi-destruction de ses oliviers par une bactérie qui terrifie les cultivateurs du monde entier.
« En agriculture rien n’est fixé. Moi je ne savais pas que j’allais vivre trois années » de sécheresse historique, dit le français Pierre Hilary, venu pour ce voyage d’étude organisé en cette mi-juin par la Fondation Farm. Ce viticulteur d’Occitanie de 35 ans a arraché un tiers de ses 15 ha de vignes, mortes dans un sol argileux privé d’eau.
Il s’apprête à planter des figuiers et des oliviers, rustiques et plus rémunérateurs : « il ne faut pas mettre ses œufs dans le même panier », dit ce responsable régional du syndicat Jeunes Agriculteurs. Sa préoccupation : l’eau, qui ne tombe plus au moment espéré et qu’il faut pouvoir stocker, explique-t-il, une demande des agriculteurs qui suscite bien des débats en France.
« Le monde rural s’affaiblit, il faut prendre conscience de ce qu’on est en train de perdre », plaide-t-il. « Je suis né dans ce territoire, je serais fier si je peux transmettre à une future génération. Mais pour l’heure, c’est la mort ». Dans les Pouilles, « l’eau a toujours été un problème », dit l’agronome Carmelo Sigliuzzo. Même si « nous savons maintenant mieux l’utiliser grâce à l’agriculture de précision : micro-aspersion, stations météo, capteurs… »
Banane du sud de la France
Territoire à 67 % agricole (dont un quart en bio), la région puise dans les deux retenues du Basilicate voisin qui parfois n’atteignent plus leur pleine capacité. Le hors-sol, économe en eau, est encore rare. Les agriculteurs forent des puits, avec un risque de remontées saumâtres dans cette région maritime.
« Les coûts sont élevés: il faut percer la roche, jusqu’à 500-600 m de profondeur », décrit Giacomo Dipierro, dont l’entreprise familiale Ermes produit du raisin de table (premier produit d’export des Pouilles). Pour un puits comptez 100 000 à 200 000 euros, dit-il, et au forage ajoutez l’énergie du pompage.
« Avec ce changement climatique brutal, nous avons besoin de plus d’eau pour irriguer tous les huit jours. On doit abandonner certains endroits », dit-il. Dans ce contexte, « on relativise », commente Jean-Pierre Duez, maraîcher dans l’Hérault (sud de la France), qui puise son eau dans une nappe à 4 m de profondeur et profite encore du Rhône.
Pionnier du melon bio, l’agriculteur s’est lancé dans la banane, sous serre non chauffée : « ça pousse très bien, tout a été vendu », à un prix rémunérateur. L’agronome Carmelo Sigliuzzo explique l’importance de valoriser les produits via des appellations d’origine : huile d’olive AOP, clémentine de Tarente, pain d’Altamura… Et de se regrouper pour les vendre.
Mieux vendre
« Nous, Apuliens, avons toujours beaucoup travaillé pour produire, mais nous n’avons jamais su vendre », contrairement aux Toscans, dit cet expert qui intervient dans de nombreux pays.
Il cite cette initiative de producteurs du nord de l’Italie, « La grande bellezza italiana », destinée à mieux vendre en grande distribution les produits AOP du pays. Dans les Pouilles comme ailleurs dans l’UE, les jeunes délaissent le métier : la moitié des chefs d’exploitation a plus de 65 ans, 7 % moins de 40 ans (12 % dans l’UE).
« C’est un travail difficile. Heureusement une main-d’oeuvre extra-européenne vient nous aider, sinon nous ne pourrions pas récolter un kilo de raisin », souligne l’agronome. La « mentalité du sud » n’aide pas, qui veut que le père de famille lâche difficilement les rênes à ses enfants. En Tunisie, Youssef Gassab essaie de bousculer les habitudes. Dans la région semi-aride de Kairouan, il s’est lancé dans l’agritourisme, avec gîtes, sur son exploitation bio de blé, amandiers, oliviers.
Mais face au réchauffement, ses céréales souffrent et les systèmes d’irrigation « intelligents » sont hors de prix. Le jeune agriculteur déplore aussi de voir l’huile d’olive de son pays si peu valorisée, et partir notamment en Italie où elle finit mélangée à de l’huile locale.