Dans le Bordelais en crise, un projet de foncière pour racheter les terres viticoles


AFP le 22/04/2026 à 08:35

Redoutant l'« effondrement » du prix des terres, les vignerons bordelais espèrent beaucoup d'un projet de société foncière associant banques et pouvoirs publics à hauteur de 20 millions d'euros, un « filet de sécurité » inédit censé racheter des terrains et restructurer ce vignoble en crise.

Ce « dispositif d’intervention foncière », à finaliser début mai, doit soutenir les prix des terres dont les vignes ont été arrachées, donner de l’air aux viticulteurs en difficulté et favoriser la diversification du territoire girondin, trop centré sur la vigne (trois quarts des exploitations départementales selon le recensement agricole de 2020).

Ramené de 103 000 à moins de 90 000 hectares après plusieurs plans d’arrachage subventionné depuis 2023, le premier vignoble AOC de France pâtit, comme d’autres, de la moindre consommation de vin et de difficultés à l’export, synonymes de chais pleins et de défaillances en série.

En 2025, 121 entreprises viticoles de Gironde (sur environ 5 000 exploitations) ont fait l’objet d’une procédure au tribunal de commerce, contre une dizaine en moyenne chaque année entre 2018 et 2021, selon le Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ). Et des centaines d’autres sont à la peine.

« On est dans une spirale descendante des prix », résume pour l’AFP Dominique Techer, vigneron à Pomerol et initiateur du projet de foncière. « Il n’y aura pas de rétablissement sans apurement des stocks et des surfaces », ajoute le porte-parole de la Confédération paysanne départementale.

Initiative « inédite »

L’objectif est d’éviter des « liquidations indécentes », argue-t-il.

« Aujourd’hui, des terres se vendent à 2 000 euros l’hectare », déplore-t-il, ce qui tire le vignoble « vers le fond ».

La foncière, initialement dotée de 20 millions d’euros, pourrait racheter des terres à 5 000 ou 6 000 euros l’hectare pour désendetter des vignerons, tout en finançant une distillation d’excédents, afin de « faire chuter l’offre », plaide Dominique Techer. Le mécanisme fixerait « de fait un prix plancher des terres », ajoute-t-il.

Le financement doit être assuré pour un tiers par l’État, les collectivités et la profession, et pour deux tiers par les banques.

Une initiative « inédite dans sa co-construction avec les établissements bancaires », saluent la préfecture de Gironde et la région Nouvelle-Aquitaine dans un communiqué.

« L’idée, c’est de redynamiser nos territoires, redonner de la trésorerie à des chefs d’exploitation qui voudront se diversifier », explique Éric Garreau, directeur du pôle viticulture au Crédit agricole d’Aquitaine, saluant une « première en France ».

Il voit dans ce « projet collectif » l’opportunité d’un « remembrement agricole pour recréer des espaces propices » à de nouvelles cultures, avec des surfaces cohérentes, pour « enclencher un cercle un peu plus vertueux » et « redonner des perspectives positives » au vignoble.

« Filet de sécurité »

Le mécanisme constitue « un filet de sécurité pour tout le monde », se réjouit Renaud Jean, viticulteur dans l’Entre-deux-mers et membre du collectif de défense des vignerons Viti 33. « Les banques sont conscientes de l’effondrement et préfèrent remettre au pot. » Il salue l’idée d’une « feuille blanche pour redéfinir nos territoires » et imagine la foncière revendre des terrains aux mairies et intercommunalités pour « du maraîchage en périphérie des villages », « des corridors de biodiversité », ou encore des zones sans pesticides autour des écoles.

Après appel à manifestation d’intérêt (AMI) début mai pour identifier les terrains à vendre, les premiers achats pourraient intervenir dès l’été, selon Dominique Techer.

En attendant une structure dédiée, l’Établissement public foncier (EPF) de Nouvelle-Aquitaine sera utilisé pour une « phase d’amorçage », en lien avec la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer).

Certains viticulteurs jugent cependant l’enveloppe insuffisante, évoquant 150 à 200 millions d’euros nécessaires. « Comme tout projet, il faut d’abord le construire », plaide Éric Garreau, reconnaissant la nécessité d’aller « certainement plus loin ».

Michel-Éric Jacquin, président du Syndicat des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur, attend, lui, d’en savoir plus sur « la philosophie et l’aspect financier » du projet.

« On nous promet monts et merveilles mais pour la distillation et l’arrachage, dont on espérait beaucoup, on se retrouve avec pas grand-chose. Donc (…) je reste très, très prudent », dit-il.

Mais, même avec 20 millions d’euros de rachats, « ce sont 5 000 hectares pour lesquels le foncier ne s’effondre pas et trouve une nouvelle orientation. Ça a du sens », fait valoir Renaud Jean.